Avant-Propos



Dans l'histoire de l'apostolat catholique, une des époques les plus remarquables sera sans doute celle que nous venons de vivre. Peut-être sera-t-elle comparée aux premiers temps du Christianisme, lorsque les communautés fondées par les Apôtres faisaient montre d'une vitalité et d'une force expansive prodigieuses.

N'avons-nous pas assisté à un renouveau missionnaire qui n'a guère d'équivalent dans toutes les annales de l'Eglise ? Et n'avons-nous pas vu naître et grandir et fleurir cette Action Catholique par laquelle les laïcs ont repris conscience plus nette de leur place dans l'Eglise et de leur rôle dans son œuvre de conquête ?

Or il sera bien difficile de raconter, même à distance de plusieurs siècles, l'histoire de l'Action Catholique sans rappeler les origines de la J.O.C, et le1 grand élan de tout le mouvement de Jeunesse catholique en Belgique à cette époque. De même aucune évocation objective de ce beau départ ne pourra laisser d'y indiquer la place de tout premier rang que sut y tenir avec honneur le héros de cette biographie, le fondateur principal, après M. le Chanoine Cardijn, de la J.O.C. et un des dirigeants les plus influents de la Jeunesse belge au temps de sa splendeur.


Le premier mérite de l'ouvrage que nous avons l'honneur d'introduire et de présenter est de faire revivre cette carrière apostolique de Fernand Tonnet. L'auteur s'y est attaché avec une sympathie fraternelle qu'il n'essaie pas de dissimuler, mais qui ne lui enlève ni sa liberté d'appréciation ni la pénétration de son regard. Sa carrière de directeur d'oeuvres et de curé d'une importante paroisse lui donne compétence spéciale en matière d'apostolat. Et, ce qui ne gâte rien, sa vaste culture et son esprit délié d'ancien professeur de rhétorique affine à souhait en lui le sens et le métier d'écrivain.

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Cette histoire d'un magnifique apostolat est la partie centrale de l'ouvrage. Même ceux qui la connaissent d'avance, qui en furent les témoins, voire les acteurs, la liront avec avidité et grande édification. Mais le plus grand intérêt du livre gît certainement dans les indications et les considérations qui nous en font connaître plus intimement le héros. Le lecteur y constatera avec quelle évidence se vérifie une fois de plus l'adage traditionnel que l'apostolat jaillit de la vie intérieure comme une source vive de ces nappes d'eau souterraines qui sont les réservoirs inépuisables ménagés par la Providence pour les besoins de tout ce qui vit à la surface du globe. Le réservoir de la vie intérieure ce sont ces réserves de lumière et d'énergie amassées dans l'âme par la grâce de Dieu et notre coopération généreuse. C'est en ces réserves que puise le vrai disciple du Christ pour faire part à ses frères des richesses qui lui ont été départies.

Avez-vous compris mes enseignements, demande un jour le Christ à ses intimes, et sont-ils devenus lumière et vie dans vos âmes ? Si oui, soyez donc comme le père de famille qui puise à pleines mains dans ses trésors et distribue aux siens « nova et vetera », l'ancien et le nouveau ; c'est-à-dire 1es principes éternels de la vérité rationnelle et révélée et leurs applications toujours nouvelles, la charité qui ne cessera jamais et les formes, variant avec les époques et les besoins de l'humanité, de l'assistance et de la bienfaisance fraternelles, la vie même du Christ, enfin, et le rayonnement multicolore de cette vie à travers l'inépuisable diversité des tempéraments, des conditions et des circonstances.

Fernand Tonnet fut un homme de vie intérieure. L'étendue de sa culture est étonnante si l'on pense à l'interruption prématurée de ses études. Mais les a-t-il vraiment interrompues ? Les a-t-il jamais abandonnées ? Ne les a-t-il pas continuées toute sa vie par un effort personnel que les occupations les plus accablantes n'ont jamais réussi à lui faire relâcher ? C'est à une telle constance que l'on reconnaît le véritable souci de culture et de lumière. La lumière, il l'aimait et la cherchait et pour lui-même et pour mieux aider ses frères, les humbles surtout, les plus dépourvus de ces biens supérieurs.

Il eut peu de loisirs dans sa vie. Mais les livres qu'il a lus et bien lus représentent une honnête bibliothèque. Et le catalogue de cette bibliothèque serait, en y ajoutant les nouveautés d'après guerre un excellent guide de lecture pour tout catholique qui veut penser juste et se tenir au courant. Fernand Tonnet lisait te crayon à la main. En a-t-il pris des notes et constitue des dossiers sur les sujets les plus divers. C'était devenu tellement une habitude qu'il n'a pu, dirait-on, s'en défaire même dans les bagnes nazis et les camps de concentration. Il a noté jusqu'à la mort ce qui lui paraissait digne d'être retenu. Nous possédons ainsi de précieuses indications sur son état d'âme durant les jours les plus tragiques de son existence et aux dernières heures de sa vie.

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Mais la culture de l'esprit était loin de constituer à ses yeux le tout ou même le principal de la vie intérieure. Il n'était pas un cérébral qui réduit tout à la pensée. La prière et la méditation, la liturgie et les sacrements, le feu que le Christ est venu allumer Sur la terre et dont il a dit qu'il n'a qu'un désir, c'est de le voir brûler et se communiquer, telle était la vie de l'âme que notre héros ambitionnait de posséder et développer en lui et dé communiquer aussi largement que possible sous l'action de l'Esprit Saint. Le récit de ses travaux apostoliques en fait foi. Il ne fut jamais de ceux-là qui se laissent déborder par l'action et dont l'apostolat, par une très maladroite et malheureuse compréhension, étouffe la flamme qu'il doit précisément communiquer.

Cette vie intérieure vraiment chrétienne est remarquable par sa constance et son progrès incessant. Ce ne furent pas de beaux élans vite retombés, des jaillissements impétueux et intermittents, mais une ascension continuelle.

Où nous saisissons peut-être le mieux cette continuité de son ferveur surnaturelle et de l'effort vers les sommets, c'est dans le rappel des deux périodes les plus héroïques de la vie qui va vous être racontée. Car cette admirable carrière d'apostolat fut comme encadrée par les deux guerres mondiales qu'aura connues notre génération. A la première Fernand Tonnet participa comme soldat de l'armée belge. Vous lirez plus loin son carnet de campagne. Deux lignes, quatre lignes, griffonnées à intervalles irréguliers. Aux grandes circonstances, dix ou vingt lignes. Mais que le biographe a bien fait de les transcrire sans rien y retrancher ni ajouter et même sans commentaire. Nous y voyons le jeune homme en lutte ouverte contre tout ce qui le diminuerait. Il veut pouvoir sans rougir, lorsqu'il rentrera au foyer, embrasser les siens, dont il a reçu le sens élevé et chrétien de la vie. Nous le voyons lutter contre la médiocrité dont il ne veut à aucun prix. Nous le voyons refuser des grades qui l'éloigneraient des humbles dont il entend rester l'ami, l'aide et le protecteur. Il prend des initiatives judicieuses et généreuses d'apostolat. Il donne et organise cours et conférences. Il écrit dans les journaux et revues du front. Il agit surtout dans ces contacts d'âme à âme où, toute sa vie, il excellera et fera un bien inappréciable. Ses notes de campagne et ses articles ont déjà ce style distingué, net et parfois tranchant, toujours cordial que nous retrouvons dans ses écrits ultérieurs. Le lecteur nous permet-il d'en citer quelques phrases ? Elles sont datées du 24 mai 1915.

« Assis au bord de l'Yperlée je contemple les ruines matérielles qui barrent tous les points de l'horizon. Je pense à tant d'autres ravages, moraux, engendrés par la guerre et qui seront plus difficiles à restaurer que les autres. Pour cela, il faudra lutter, travailler, s'user, mais en somme, des usures de ce genre donnent à la vie sa plus belle parure. »

C'est pendant cette campagne héroïque et glorieuse de quatre ans que sa vocation d'apôtre laïque, de laïc consacrant exclusivement sa vie à l'apostolat, s'est précisée dans son âme. Il lui restait bien, à son retour en Belgique, quelque doute à cet égard. Mais ce n'était pas au sujet de la donation totale de sa vie à l'apostolat. La seule question qui se posait encore était la suivante ; cette donation totale pourrait-elle se faire en restant purement et simplement dans le monde, étant bien entendu d'avance qu'il renonçait à fonder un foyer. Ce genre de vocation apostolique n'était pas reconnu dans l'opinion catholique comme elle l'est aujourd'hui. C'est le Cardinal Mercier qui, pour Fernand Tonnet, résolut le problème, et il le résolut dans le sens laïque. Le grand Evêque était, en ce domaine comme en beaucoup d'autres, hardi et sage à la fois, novateur et profondément traditionnel.

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A l'autre extrémité de la vie apostolique dont ce livre met en lumière l'exemple admirable, nous retrouvons encore la guerre. Cette fois, ce ne fut plus sur les champs de bataille que notre héros la vécut. L'heure était passée pour lui depuis beau temps de la grandeur et de la servitude militaires. Ce furent les sombres années de l'occupation, le dévouement et l'apostolat discrets, presque clandestins, puis l'arrestation et plus d'une longue année de souffrances indicibles, de misère et d'épuisement progressif, terminés par une mort obscure en apparence, exceptionnellement précieuse aux yeux de Dieu. De ces jours d'exil, de mauvais traitements et de travaux forcés, d'affaiblissement physique et d'ascension spirituelle, nous n'avons pas de journal comme de la vie et de l'héroïsme militaires de la guerre précédente. Mais nous avons des notes prises en cachette sur des chiffons de papier et en marge ou en bas-de-page d'un missel qui nous a été providentiellement conservé. Jeté dans un amas d'objets ayant appartenu aux bagnards décédés ou assassinés, il tomba, après l'arrivée des troupes libératrices, dans les mains du R.P. Riquet S. J. (qui vient d'être désigné pour prêcher le prochain Carême à Notre-Dame de Paris) qui le remit à un religieux belge. Celui-ci a pris grand soin, dans le brouhaha du rapatriement, de cette précieuse relique. Et vous lirez ces ultima verba. Son biographe a eu bien raison de transcrire, ici encore, sans retouche ni commentaire. Il a transcrit non seulement les phrases dé jetées qui ont jailli de cette âme généreuse dans la grande épreuve et la suprême tribulation, mais encore les passages de l'Ecriture et de la Liturgie qu'il a soulignés. Sans doute, sursauterez-vous, comme nous-même, plus d'une fois, à la lecture d'un texte que vous, connaissiez par cœur, mais dont la signification ne vous avait jamais saisi comme maintenant qu'il vous semble apercevoir une main défaillante en souligner les mots lumineux et mystérieux.

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Nous avons la confiance et la certitude que l'action de Fernand Tonnet est loin d'être terminée. Son exemple inspirera longtemps encore les catholiques militants et, comme sainte Thérèse de Lisieux, pour laquelle il éprouvait et professait une fervente prédilection, il passera son Ciel à faire du bien sur la terre.


Louis PICARD.



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