Ch. 2 - Journal de guerre



JOURNAL DE GUERRE

1914 - 7 août. — Départ au Nord. Adrien m'accompagne. Rencontre N... qui s'engage également à la cavalerie. Anvers est en ébullition ; du tram j'assiste au pillage Tietz. Arrivée à Beveren-Waes au soir. Le bureau du Dépôt est fermé et l'on nous conseille de nous rendre à Anvers car le village est bondé. Retour à Anvers.

8 août. — Suis désigné pour le 4e chasseurs à cheval. Je loge au grenier avec des inconnus.

11 août. — Nous ne sommes pas encore équipés. L'on flâne en assistant aux exercices des anciens et aux inspections des chevaux de pékins.

13 août. — L'on m'a volé ma valise avec son contenu. Chaque soir on s'arrache les journaux.

15 août. — Fête de Mère. Père vient me voir. Sommes un peu émus tous deux.

18 août. — Sélection des bleus. Les uns logent à l'Ecole des Frères, les autres au Molenberg, grande salle de fêtes.

20 août. — L'instruction à pied et à cheval se poursuit. C'est rude vu la chaleur.

25 août. — Henri est venu assister à notre exercice à la plaine. J'ai beaucoup admiré un carabinier motocycliste blessé par un factionnaire ivre du fort de N .. et qui par pitié s'est refusé à le dénoncer. Il fait chaud et l'instruction à cheval est dure. Beaucoup sont blessés aux cuisses.

5 septembre. — Commençons les gardes de police.

10 septembre. — Quelques alertes d'avions. Le service continue. Tir à la butte.

20 septembre. — Causé avec N..., illettré, anormal, sauvage. Je lui donne 5 francs, car il est à sec. Eu guise de merci il me dit que si jamais quelqu'un m'embête il me défendra.

29 septembre. — Les nouvelles deviennent de plus en plus mauvaises. On pressent que nous ne resterons plus longtemps ici.

2 octobre. - L'on nous désigne nos chevaux. Le départ est imminent.

6 octobre. - Quittons Beveren-Waes pour X. Après quatorze heures de marche, arrivons à Selzaete en pleine nuit (l'officier qui dirigeait la colonne s'étant égaré deux fois). Nous logeons dans une bonne et vieille ferme flamande ; excellente grange, repas monstre. Sommes moulus. On se couche dans le foin.

7 octobre. — De Selzaete nous partons pour Oedeghem à 9 km. de Bruges. Je vais souper chez les sœurs du village qui soignent et hébergent des réfugiés d'Aerschot. Je cause avec eux. C'est lamentable ce que ces gens ont vu.

8 octobre. — En route pour Ostende. Accueil très chaud. Nous sommes cantonnés dans le quartier du phare.

13 octobre. — En revenant du tir nous avons notre première émotion : un avion a lancé une bombe à 200 mètres du stand.

15 octobre. — De grand matin, branle-bas. On part. D'Ostende on prend la route de Nieuport. Au loin les dunes. La panique est en ville et les fuyards nous suivent. Toutes, ces villas, abris de bonheurs passés... semblent des fleurs prêtes à se faner... Il flotte du lugubre. A gauche le canon tonne. Un mot est sur toutes les lèvres, mais personne n'ose le lancer : « Nous allons en France ». A Nieuport, un malaise se lit sur les visages. Il semble bien que nous sommes une vague arrière-garde et qu'après nous « les autres » viennent. Adinkerke. Il y a cohue. Deci delà quelques belles toilettes claires...

Sommes mal logés, mais l'on dort royalement malgré le potin du charroi.

16 octobre. - Départ d'Adinkerke pour Loon-Ploge. L'accueil des Français est délirant... Impossible de rester « abstinent total » par ces temps-ci...

19 octobre. - Je suis définitivement versé an 4e lanciers. L'instruction finale sera assez dure me aillent les anciens qui me considèrent comme un archi-bleu. Je les laisse dire. Je m'occupe de mon fourbi.. Peu à peu, l'amitié viendra.

1 novembre. — J'ai été ce matin à communion. Peu de soldats. L'on ne s'occupe pas assez d'eux au point de vue religieux. Comme en ce jour ou songe à tous ses morts et par-dessus le cercle familial, comme l'on devine les deuils récents de la guerre... Pauvres mères, pauvres épouses... Si tous ces cœurs meurtris venaient s'agenouiller dans nos églises ils relèveraient résignés et réconfortés.

3 novembre. Nous partons enfin pour le front. Quelle joie parmi les bleus. Quelle fièvre a présidé à nos préparatifs.

6 novembre. — Nous arrivons à La Panne. A la frontière j'ai ressenti une forte émotion en apercevant le poteau tricolore. Nous avons été passés en revue par le général Wille. Je suis au premier escadron. J'ai dû ce soir déjà, déployer toute mon initiative en allant chercher des portes et des cloisons de cabines pour construire une écurie pour mon cheval. La mer est démontée. Il fait glacial.

7 novembre. — Patrouilles en deuxième ligne toute la journée, à cheval, dans les dunes, routes et sentiers. Il fait sibérien.

10 novembre. — Patrouilles de nuit à pied à Oost-Duinkerke, Nous trouvons un sac de pommes de terre. Quelle aubaine. Nous décidons de le porter au curé pour les réfugiés. Je sonne et j'explique. Le brave curé accepte et nous donne en retour deux bouteilles de son plus vieux vin...

Nous passons la nuit dans l'église dont le pavement est couvert d'une épaisse couche de paille ; elle sert de poste de garde, d'ambulance et... de morgue. L'on vient justement d'amener trois cadavres parmi lesquels je reconnais un capitaine français. Ces morts dans cette pénombre (il y avait deux bougies qui éclairaient la scène) cela donne froid. Tout naturellement je me tourne vers ce qui fut l'autel et je récite un Ave pour ces braves. Ensuite je prends six chaises et je m'installe pour dormir deux heures. Au-dessus de moi la voûte transpercée laisse voir des déchiquetures d'obus et le vent de mer s'y engouffre.

15 novembre. J'ai fait une fameuse chute de cheval à Adinkerke. Je regagnais ma ferme après avoir patrouillé toute la journée ; comme il pleuvait, je mets mon cheval au galop. La route était glissante et à un tournant brusque mon cheval fauche et nous roulons au fond d'un fossé, moi sous lui. J'en frissonne encore. Je me suis dégagé tant bien que mal, ensuite j'ai aidé la bête. Résultat : j'ai un peu mal au genou. Je dois une belle chandelle à la bonne Vierge.

21 novembre. — Départ pour un faubourg de Dunkerque.

13 décembre. — Je viens de lire un article de Bourget sur l'influence allemande en Europe. Combien grande a été notre erreur.

16 décembre. — Discussion de mœurs avec N... et N... Comme ces garçons sont encrassés dans le vice.

20 décembre. — J'ai été faire la connaissance de mon aumônier. Charmant homme, il connaît un peu l'abbé N...,

25 décembre.— Noël, Noël, triste Noël 1914. Je me suis rendu à la messe de 5 heures. Beaucoup de monde. Violente canonnade en mer. L'Eglise est en joie et la terre souffre.

1 janvier 1915. — Passer ce jour en terre étrangère, c'est dur...

19 janvier. — Départ aux tranchées. Un éclat d'obus frôle ma tête.

20 janvier. — Ferme de Piquet au sud-ouest de Pervyse. On nous bombarde par obus et non par rafales. Nous couchons sur des cosses de haricota dans le voisinage des rats et des souris. Ce pauvre village de Pervyse est haché par les obus. L'église dresse encore un squelette de clocher semblant vouloir malgré tout défier la rage des hommes et leur montrer que là-haut se trouve Celui qui tôt ou tard exercera toute justice.

27 janvier. — J'attrape un abcès au pied.

28 janvier. — Mon pied empire et gonfle.

31 janvier. — Je vais au rapport et suis évacué d'urgence.

1 février. — Départ pour l'hôpital après un chaleureux au-revoir des hommes qui viennent jusqu'à l'auto. Je suis véhiculé jusqu'à Adinkerke.

2 février. Arrivée à Calais. Je suis placé dans un lit et je m'endors... dans des draps blancs...

3 février. — Je suis conduit à la maison-mère des Sœurs Franciscaines. Quel bonheur. Quelle saine et bonne atmosphère on respire ici. Les médecins sont très délicats. J'ai été opéré tantôt. Ce fut un mauvais quart d'heure... mais il y en a tant d'autres qui souffrent à mes côtés. Avant la guerre j'aurais accepté de souffrir par mortification et... maintenant je fais la grimace...

4 février. — Cet après-midi l'abbé N... qui est soigné ici m'a annoncé l'ordination sacerdotale de mon frère Adrien... et dire que je n'étais pas là... Il m'a dit aussi que mon frère Henri blessé aux jambes était soigné à Calais. Il m'a remis une lettre de lui ainsi que plusieurs autres de la maison.

6 février. — Je viens de voir mon bon grand frère Henri. Il est fort blessé aux jambes, mais il a bonne mine. Il part demain pour Dieppe. Que Dieu le protège. Je prierai beaucoup pour lui.

8 février. — Je suis transféré au bateau-hôpital. L'on y voit toutes les maladies et tous les genres de blessures. C'est une lamentable foule d'éclopés et de miséreux. Cela me rappelle Lourdes d'Huysmans.

11 février. — Arrivée à Cherbourg. Je suis expédié dans un hôpital de Normandie. J'ai dû être opéré une nouvelle fois.

20 février. — Les journées s'écoulent monotones dans une pluie de pensées. Je songe à mon frère Henri dont je n'ai plus de nouvelles. J'ai la nostalgie du front.

26 février. — Je puis sortir quelques heures. Je boire un verre de cidre et je chante du Botrel.

5 mars. — Départ pour Rouen. Nous restons cinq heures dans la gare sans pouvoir en sortir. Rouen quel nom évocateur de souvenirs : « Les Essaims nouveaux ». Avec quelle saine émotion j'aurais par- couru cette ville des Loriens et des Formose. Et qui sait si je n'aurais pas été assez heureux pour visiter ce local des Philippins et y puiser pendant quelques Instants des idées de pureté, de dévouement... mais ta consigne est là et, comme dit la chanson, il faut la respecter.

19 mars. — Enfin je suis admis à rejoindre le front. Je pars content en songeant que j'ai célébré une bonne Saint-Joseph. J'ai été au salut où j'ai prié pour mon père et pour N...

21 mars. — Le régiment est cantonné autour de Houthem. Vie de tranchées. Je viens de terminer le livre de Nothomb : « La Belgique martyre ».

Je reçois une lettre de mon père. Quelle joie.

2 mai. — Le Roi est venu nous visiter. Figure grave, empreinte de soucis. A le voir on se sent plus confiant. J'avais dénommé notre gourbi : « A l'abri des inspections ». Le général et le colonel l'ont remarqué et ont bien ri.

4 mai. — J'ai été proposé pour être brigadier. J'ai refusé.

8 mai. — Messe en plein air. Peu de monde.

23 mai. — J'ai été voir l'aumônier Wallerand.

24 mai. — Assis au bord de l'Yperlée, je contemple les ruines matérielles qui barrent tous les points de l'horizon. Je pense à tant d'autres ravages moraux engendrés par la guerre et qui seront plus difficiles à restaurer que les autres. Pour cela il faudra lutter, travailler, s'user, mais en somme des usures de ce genre donnent à la vie sa plus belle parure.

3 juin. — J'ai reçu une lettre de Père et une autre de Jean.

6 juin. — Je me suis confessé à l'abbé Wallerand. Communion. Combien on se sent régénéré. Et je pense à mes bons fieus du Patronage qui à celle heure s'agenouillent aussi.

7  juin. — N... m'a raconté sa triste petite vie. À 19 ans que de misères et d'abandon... Quels cris d'angoisse et d'isolement ont jailli de son cœur. Je lui ai offert mon amitié fraternelle et promis, s'il m'écoutait bien, aide et protection après la guerre. Je lui ai détaillé les seuls moyens de se faire une vraie vie. C'est difficile à lui faire comprendre... tout cela est si nouveau pour lui. Je lui ai parlé du Patronage... Je lui ai bien montré ses défauts, et petit à petit il lâchera d'y donner des coups de pioche. Que Dieu m'aide et bénisse mes efforts pour ramener vers Lui cette âme sauvage.

11 juin. — Ce soir en rentrant des avant-postes j'ai pris connaissance des lettres de Père et de N... Ce que j'ai été heureux. C'est une nouvelle provision de courage.

13 juin. — Ce matin communion.

14 juin. — Quoique ayant fort mal aux pieds, j'accepte de partir pour les avant-postes comme mitrailleur. La route se fait allègrement et le poids de ma pièce ne me paraît pas lourd tellement je suis absorbé par les souvenirs de Laeken... Heureux sommes-nous qui croyons à la vertu fécondante du sacrifice si léger et si obscur soit-il.

Passons près d'une petite chapelle ébranlée.

15 juin. — A 4 heures nous avons été soumis à un violent et furieux bombardement. Il a duré trois quarts d'heure et nous avons reçu 32 obus dans nos ruines. Nous étions tous persuadés que nous étions arrivés à notre dernière heure et nous attendions angoissés mais calmes l'obus meurtrier. Pour ma part mes dernières prières furent bien faites et j'en éprouvai un regain de confiance. Grâces en soient rendues à Dieu, ils ne nous ont pas touchés. Tous les soldats de la première ligne n'en revenaient pas en nous revoyant sains et saufs.

20 juin. — Je viens de lire un article de Barrés sur les enfants de l'Assistance publique. Il s'applique fort bien et même d'une manière saisissante à plusieurs de mes petits du Patronage et à mon ami N... en particulier :

« La vie le regarde dès le début d'une fenêtre chargée de neige. Qui sait le chant de ces âmes d'enfants. Quels bruits douteux les font tressaillir s'ils vont à la forêt. Quelles voix de nuit montent de la rivière ? Quels appels, quels souvenirs, quels désirs de tendresse maternelle ? A mesure qu'ils grandissent ces enfants solitaires et s'éloignent des sources de leur vie, les remous du fleuve, le murmure du vent, le tableau des deux rives et surtout le soin de ramer les distraient. Mais que c'est triste d'être une âme errante qui n'a pas un point fixe et ne peut jamais se tourner vers sa maison familiale et vers ses tombes. Un bureau de l'administration, voilà leur berceau. C'est cela qu'ils défendent. »

4 juillet. — La D C a été passée en revue par le Roi et la Reine. Coup d'œil splendide. Dans le cadre majestueux de la plage de Bray Dunes avec comme perspective les maisons de La Panne et tout au loin à droite Dunkerque et son phare... près de 3.000 cavaliers étaient alignés. Ce sont des journées dont on garde à jamais le souvenir. La Reine, campée sur un superbe cheval, a fait sourire plus d'un jass heureux et fier d'avoir une sœur si bien à cheval.

5 juillet. — Une sorte de nostalgie m'envahit... Je relis les lettres reçues... Je voudrais me dépenser à faire du bien... A part quelques marques d'amitié données à l'un ou l'autre malheureux, à part quelques services rendus, ma soif de dévouement ne trouve guère d'aliments...

18 juillet. — C'est aujourd'hui mon anniversaire. J'ai 21 ans. Dans la vie civile cela s'appelle être homme responsable. Il pleut diantrement fort pour la prise en possession de mes actions... Combien de projets ne couraient pas vers cette année où l'on se retrouve tout ébahi d'avoir passé la vingtaine. La moyenne des vies humaines est de 45 ans. J'ai donc encore un quart de siècle à vivre, c'est-à-dire à lutter, a jeter dans toutes les âmes que je rencontrerai sur ma route les semences du bien et du vrai.. Qu'importe la vitesse des années, si la somme, de bien réalisé augmente sans cesse. Cette dernière année s'est écoulée loin des miens et loin de mes amis. Cela pourrait être une considération déprimante. Heureusement non. Je sais mieux ce qu'est la vie. J'ai appris à tracer dans l'intime de mon âme une ligne de conduite qu'il me faut suivre en dépit de tout et de tous. Etre tous les jours en contact avec le vice, en être éclaboussé, il n'y a pas à dire cela forme, cela trempe. Je songe en ce jour à mes bons et tendres parents, à mes frères, à mes amis, à tous ceux qui m'ont inculqué les grands principes et les grands devoirs.

19 juillet. — J'ai été à Adinkerke visiter le cimetière. Une centaine de tombes sous de petites croix noires. J'ai assisté à l'enterrement d'un officier. C'est bref, c'est brutal. Quelques mots d'adieu, quelques pelletées de terre... C'est fini. Il n'y a que la religion pour grandir ces moments-là.

22 juillet. — J'ai rencontré à Adinkerke un officier et un sergent du 8e. J'ai été très ému en apprenant les circonstances héroïques de la mort du lieutenant Pire. C'était au début de la bataille de l'Yser. Dans la nuit du 22 au 23 octobre, près du célèbre château de Vicognes, il fut frappé de deux balles, l'une à l'épaule, l'autre en plein coeur. Ce vaillant que j'estimais beaucoup car il incarnait pour moi le vrai type de l'officier, repose dans le cimetière d'Oud Stuyvekcnskerke (5e tombe à droite le long du mur). Le sergent N... n'a pas eu le temps d'y placer une indication. Ce qui m'a touché c'est que son souvenir reste encore très vivace parmi ses hommes et bien souvent ils disent entre eux : « Si nous avions encore le lieutenant Pire ». Cela est consolant.

21 juillet. — J'ai reçu les bouquins de Sertillanges et de Montier. Cela me promet des heures délicieuses et surtout cela ni2 remontera dans mes idées et mes résolutions.

26 juillet. — Avant-poste aux tranchées. Je lis Montier qui m'enthousiasme.

Comme je suis encore loin du soldat type. Il faut que je m'observe en bien des points.

4 août. — Triste anniversaire. Je passe cuistot à la section puisque personne ne s'offre. Vive la soupe. Il s'agît d'être à la hauteur et de faire montre d'originalité.

15 août. — Fête de ma bonne mère. Comme cela fait mal à l'âme de passer ce jour si loin des siens. J'ai prié ma sainte Mère du ciel de préserver ma mère et de la rassurer à mon sujet. Qu'en ce beau jour de sa fête triomphale la Reine du ciel daigne verser dans tous les cœurs des mères belges la confiance en son efficace protection ainsi que le courage et la volonté de supporter les multiples épreuves de la guerre.

20 août. — J'ai reçu une lettre de N... Quel réconfort elle m'apporte. Que de radieuses visions d'avenir elle m'a dévoilées. Ah oui, vivre jusqu'à l'achèvement du rêve, de l'action, de l'idéal. Arrière les soucis de carrière et d'emploi, de vie matérielle. Ne vivons que pour l'idée. Ainsi nous n'aurons pas ces multiples désillusions qu'apportent la vie de plaisir, celle des sports et aussi la bonne petite vie bourgeoise, cigares, pantoufles, foyer...

2 septembre. — J'apprends par « L'écho de Belgique » que H. V. W. est chevalier de l'ordre de Léopold II. Cela me fait du bien de lire cela et surtout de me rappeler cette figure jeune, fraîche, respirant la gaieté et la douceur. Ce même dévouement qu'il nous demandait d'exercer dans la vie sociale, il l'a réalise dans les horrifiantes scènes de la bataille de l'Yser. Voilà bien le type qu'il faut être pour entraîner les autres. Que Dieu le guérisse de ses blessures et nous le garde.

17 septembre. — On commence à parler d'offensive. Si cela était vrai. Etre vite, au plus vite délivré de cette vie de tranchées et pouvoir réédifier une patrie plus chrétienne.

24 septembre. — Je reçois une longue lettre de Henri N... Combien je me suis senti indigne, faible, lâche en comparant ma vie à la sienne. Et il se dit encore égoïste et mauvais.

8 octobre. — J'ai reçu coup sur coup des lettres de la maison, de Jean et de Monsieur le vicaire Stas. J'ai été content d'apprendre que le moral et l'espoir restent fermes au cœur des exilés de l'intérieur. La piété atteint son maximum d'intensité ; s'ils pouvaient m'en passer un peu.

11 octobre. — Je voudrais tant pouvoir répondre au désir exprimé par N... qui me demande d'inscrire chaque jour une pensée sur mon carnet. Je crois, vu mon inconstance que cela sera malaisé. Essayons.

Je constate que le degré de vaillance, d'héroïsme éventuel, de désintéressement total, va de pair avec le degré de ferveur et de vie religieuse. Plus on est intérieur, plus on se sent sûr quand le péril est là. Est-ce à dire que les incroyants et les débauchés soient incapables d'héroïsme ou d'action de courage ? Non, mais il me semble que chez eux cela leur vient surtout du tempérament.

1er novembre. — Il y a un an à pareil jour bien des foyers déjà pleuraient la perte d'appuis précieux. Hélas la liste s'allonge. En me rendant ce matin très tôt à l'église, il me semblait que la nature voulait s'associer aux douleurs des humains ; il faisait humide, froid, tout vous empêchait de prendre l'essor, vers les régions sereines. A l'église quelle réconfortante vision. De nombreux fantassins se confessaient et communiaient.

5 novembre. — Ce jour des morts revêt un sens plus profond en ces années de guerre. Je songe à tant de jeunes cœurs qui sont partis en brisant leurs rêves... leurs fiches projets. Le bonheur des uns se paie maintenant avec les sacrifices des autres. Il sera salutaire de rappeler à ceux qui les. suivent de quel prix leur bonheur a été payé.

4 novembre. — J'ai refusé une seconde fois mes égalons de brigadier.

10 novembre. — Conversation avec N..., brave cœur que la caserne a laissé intact. Je lui ai raconté ma vie. Je lui ai montré que dans toute vie il faut une large place pour l'idéal. Il ne suffit pas de vouloir être quelqu'un par son intelligence, il faut vouloir mettre au service des autres ses richesses de cœur et d'esprit. Rejetons cette conception utilitariste de la vie qui consiste à travailler pour faire une belle carrière. Arriver c'est bien, mais il faut faire rejaillir sur les autres le bien qu'on a acquis.

11 novembre. — J'ai revu mon ami N... Il manque de direction. Il faudrait être constamment auprès de lui pour le stimuler dans ses rares bons moments. Je lui ai donné deux francs en lui recommandant de ne pas les jouer. Il se trouve malheureusement logé dans une ferme maudite où la fermière et ses deux filles forment un trio de diablesses.

21 novembre. — J'ai été chez l'aumônier. Nous avons causé pendant une heure. Cela réconforte et vivifie le cœur. Rien qu'en parcourant le titre de plusieurs de ses livres je me reportais aux journées studieuses d'antan.

22 novembre. — Nous sommes à la veille de partir au repos en France.

28 novembre. — Merckegem. Tous les soirs, réunion : Alphonse, Yvon et moi. Nous étudions l'anglais.

1 décembre. — J'ai commencé la lecture de Ruskin. C'est superbe. Que de matières à développer aux humbles, aux laborieux. Oh oui montrer aux ouvriers courbes sur le sol ou sur l'établi, la beauté d'un ciel d'azur, de nuages affolés. Leur faire comprendre l'émouvante voix des tempêtes et des bourrasques, leur faire aimer ce qui est à leur portée et qu'ils ignorent...

6 décembre. — Saint Nicolas. Que de souvenirs dans cette fête. L'on exhume de son passé, de son enfance déjà lointaine, quantité de joies bien pures... Ce sont des brindilles emportées par un courant et qui apparaissent parfois à la surface. On les considère pendant quelques instants, on médite. Le blasé en reçoit de l'amertume. Le jeune impétueux rêve de conquêtes immenses.

8 décembre. — Je réponds à une lettre de N... pour lui dire mon impuissance à lui écrire quelque chose de bien au point de vue réflexions.

13 décembre. — Je ne reçois plus de nouvelles de la maison. Cela me chagrine. J'étais habitué à recevoir tous' les mois une bouffée d'air familial qui m'allait jusqu'au cœur.

16 décembre. — Je viens de terminer Ruskin. C'est un peu outré quant aux réformes proposées.

25 décembre. — Noël. Noël, disent dans le lointain de la nuit les cloches de la Flandre française. Comme il serait bien plus doux d'entendre celles de chez nous. J'ai passé la nuit avec Alphonse et Yvon. Nous avons lu, causé et ri. A quatre heures en route pour l'église. Nombreuse assistance. Je songe aux Noëls de ma vie... Ces Noëls sont des jalons. On mesure à eux le chemin parcouru et surtout l'esprit qui nous animait. Alors on se retrouve bien peu de chose. Toujours la même torpeur, les mêmes hésitations devant les camarades. Noël Noël, vous que le grand vent qui rugit annonce à tous les cœurs, lâchez de me redonner cette force de vaincre le mal chez moi d'abord, chez mes compagnons ensuite. Je suis si malheureux, ils le sont plus encore. Noël pour eux c'est jour de congé, do soûleries et pire encore. C'est le jour de la bête humaine. Je veux en cette nuit divine, en cette nuit où tout homme est sauvé par un petit enfant, je veux vous promettre, ô Jésus, d'être plus patient, plus doux, plus serviable que par le passé. Je veux qu'ils puissent se dire : « C'est un bon type parce qu'il est croyant. » Vous qui avez apporté la bonté et la force sur la terre, faites passer en moi un peu de cette bonté et surtout un peu de cette force de résistance obstinée envers le mal qui m'entoure. Que cette nuit soit pour moi la lueur qui attire et qui sauve.

27 décembre. — Je viens de terminer les « Confessions » de Musset. C'est maladif. Il s'emporte contre les infidélités de ses maîtresses successives lui le libertin et le débauché.

1 janvier 1916. — Ce matin en me rendant à l'église, j'ai vu la première aube de l'année nouvelle se levant timidement sur les champs et sur les collines. « Que nous réserve l'avenir ? » disait jadis à Sainte-Gudule cet éloquent Père Caruel. Nous autres soldats nous ne pouvons répondre à cette question. Au cours de ces 52 semaines qui commencent verrons-nous la grande semaine de l'offensive ou pour dire comme N... de l'avancive ? Je crois que oui... Je récapitule en mon âme tous les mois de l'année qui vient de tomber dans l'abîme. J'y constate bien des défaillances d'enthousiasme, des manque d'ardeur, des négligences dans l'apostolat du ban exemple. Mon Dieu donnez-moi cette grâce de pouvoir redevenir aussi impétueux pour votre cause qu'au jour où je vins à l'armée ; donnez-moi la force d'être bon et d'être cinglant aussi. Faites en sorte que je puisse répandre dans les âmes de mes compagnons un peu de votre amour.

2 janvier. — J'ai assisté aux Vêpres et au salut. C'est la première fois depuis six mois. J'ai pu revivre mes bons et mystiques moments de jadis. En écoutant le chant des psaumes dans cette petite église si paisible j'ai presque oublié la guerre...

Pendant le salut, à la lueur d'une courte méditation K je me suis senti médiocre. Ah misère... pourvu que je ne recommence pas ma série de résolutions prises fermement le matin et que la brise de midi emporte loin de mon cœur comme le vent d'automne emporte loin de l'arbre les feuilles qui firent sa parure. Prier et méditer : tout est là. J'en suis archi-convaincu. Mais arriver à méditer chaque jour...

10 janvier. — Nous quittons Merckegem pour le front. Nous arrivons à Houthem où nous sommes très bien installés. Ma cuisine est superbe... J'ai un lit... C'est la première fois depuis onze mois...

12 janvier. — Hélas... adieu veau, vache... Une excellente mortification m'arrive. Nous devons aller demain à Dixmude.

15-16-17-18 janvier. — Journées mouvementées aux tranchées.

24 janvier. — J'ai reçu enfin une lettre de père et une photographie de mon petit frère René. C'est une joie inespérée et qui me console de longs mois i d'attente.

25 janvier. — J'ai été à confesse. Assez bien de soldats. Très bon confesseur. J'ai demandé la grâce de pouvoir méditer.

10 février. — Je viens d'écrire à Edward Montier une lettre dans laquelle je lui demande de bien vouloir m'indiquer de quelle façon je parviendrai à déraciner et à extirper tout ce que j'ai de crasseux dans l'âme. Ensuite, après ce nettoyage comment je pourrai méditer. J'attends sa réponse avec impatience car je suis énervé au superlatif de constater que ma tiédeur va bientôt se changer en glace. Mon Dieu donnez-moi la sincérité et l'humilité.

12 février. — J'ai reçu une bonne lettre de Monsieur Montier. Quelle affection touchante et quelle franche sympathie. Il m'invite à lui écrire souvent. Je compte lui raconter l'histoire de ma jeunesse avec ses éclaircies et ses nuages, ses faiblesses et ses efforts, ses projets et ses rêves.

22 février. — Nous avons changé de cantonnement. Tous les deux jours garde à la côte. La mer... la grande gueuse... Nous bâtissons notre abri à ses pieds et à marée haute elle vient nous bercer et border d'écume notre lit... Elle nous apporte des coquillages en guise de flocons.

28 février. — Si le temps était plus chic, j'irais me promener au bord de l'eau et je lui dirais me»

chagrins, mes joies, mon espoir invincible... Mail il fait un temps de vaurien. Le vent prend votre nez comme pelote et y enfonce ses épingles. Il neige ferme et mes bottes prennent l'eau. Nous partons à la chasse aux lapins, la pelle sur l'épaule. Nous creusons de profondes tranchées pour y acculer maître Jeannot. Souvent nous sommes « brouette ». Mais aujourd'hui nous en avons deux.

Moralité : Faute de boches on prend des lapins.

10 mars. — Reçois lettre de Lyon m'annonçait une provision de livres.

13 mars. — Lettre de N... il est à Londres et m'annonce la création de l'Echo de Belgique. Il me demande d'envoyer des articles.

15 mars. — Yvon a reçu une lettre de Bruxelles dans laquelle on lui dit que mes chers parents se portent bien. Quel bonheur. Vite j'exhume de mon portefeuille les photographies chéries et je les baise longuement. Quand reverrai-je ces visages tant aimés ?

25 mars. — J'ai été aujourd'hui à la sainte communion pour célébrer tardivement mais un peu dignement la Saint-Joseph. Que ce puissant saint daigne protéger mon père si bon, qu'il le soutienne dans la force et le courage qu'il montre depuis mon départ... Ce sont des jours heureux et pénibles que ces jours de fête de nos parents. Le cœur est tout irradié de souvenirs, de joie et... de mélancolie...

Mais malgré tout, l'on puise dans la vision du passé une résignation pour cette guerre silente et si monotone.

6 avril. — Je suis nommé brigadier aux mitrailleurs. J'accepte ce modeste galon parce que c'est le désir de mon père. Je ne pouvais d'ailleurs pas refuser une troisième fois et priver mes parents d'un bonheur fait d'humble fierté.

12 avril. — Je reçois livres de Lyon. Bonne aubaine.

14 avril. — Lettre de la maison.

16 avril. — J'ai reçu une lettre de N... C'est un brave homme de quarante ans. Il connaît très bien Laeken. Il est sceptique à cause d'un amas de mauvaises lectures. La religion ne lui dit rien, mais il envie le bonheur de ceux qui possèdent la foi. J'avais discuté longtemps et souvent avec lui dans notre four de N... J'avais réfuté ses objections. Il m'avait toujours donné l'impression que son désir de croire était réel mais entravé, par une forte passion. A la longue il m'a déclaré : « Je n'en peux rien, c'est fatal, je périrai par la femme. » C'était là son obstacle. Il m'écrit que mon départ lui a causé un grand vide mais qu'il a réfléchi longuement à nos entretiens et comme preuve de sa bonne volonté... il salue tous les aumôniers qu'il rencontre.

19 avril. — Semaine Sainte. L'Eglise est triste, mais d'une tristesse confiante. Beaucoup de soldats vont aux églises semblant chercher à s'unir à leurs parents du pays.

21 avril. — J'ai été à Isenbergh pour assister aux Offices. Beaucoup de soldats, surtout des fantassins.

23 avril. — Pâques. J'ai prié ce matin en union avec mes parents et mes amis. Que la résurrection se fasse aussi dans les cœurs. Que la pensée du Christ ressuscité soit un puissant moyen pour remédier au découragement qui envahit les soldats en considérant la durée de cette guerre ; qu'elle épure leurs mœurs. Songeons aux apôtres désemparés, sceptiques... Et voilà que soudain le Christ revient à eux.

1 mai. — Fête du travail. Les disputes sociales semblent lointaines quand on y songe après deux années de guerre. Il faudra satisfaire les légitimes revendications de la classe ouvrière qui aura tant souffert pendant cette guerre : souffrances des envahis et souffrances des gueux aux armées courbés sous tant de misères, de privations et...

2 mai. — J'ai écrit à Montier et lui ai fait un tableau fidèle de nos œuvres de Laeken.

5 mai. — Cantonnons à Linde sur la route d'Ypres. Nous couchons sous la tente. Je songe aux guerriers dont parle Homère qui dormaient également soi les tentes...

8 mai. — Bombardement précisément au moment de l'arrivée des vivres... Nous étions inquiets... quant au sort de notre cuisine... Ah c'est elle et bien portante.

11 mai. — Retour au cantonnement.

12 mai. — Messe en plein air. Très peu de monde. Quelle tristesse de constater qu'il y a tant d'indifférents devant le danger toujours proche et qui pourront être surpris par la mort non pas avec le bon sourire aux lèvres mais en disant des crasses. C'est déprimant... Mais ne désespérons pas de leur cœur ou de leur conversion.

J'ai été à Isenbergh pour voir l'abbé W., le lieutenant R. et L. Je n'ai vu personne mais j'ai heurté au retour l'abbé qui revenait des tranchées.

17 mai. — Retour au tranchées. Nous assistons à un bombardement en règle. C'est un roulement de tambour. Quand les « gros noirs » éclatent l'on voit les abris voler en l'air à des hauteurs fantastiques. Nous avons dû aller aux vivres au moment où les Boches attaquaient. Leurs batteries tiraient sur les nôtres. Quelques « trains-blocs » sont venus éclater à droite dans l'inondation. C'était beau comme jets d'eau.

19 mai. — Nous quittons le secteur.

20 mai. — Nous arrivons près d'une ferme perdue dans l'immensité des dunes. Air vif et sec. On soigne son cheval, l'on va se baigner et l'on revient disposer la cuisine et le dortoir. Comme le tapissier n'arrive pas avec les matelas, l'on roupille sur trois bottes de paille disposées avec art. Les uns prient, les autres s'endorment comme les veaux de l'étable d'à côté.

22 mai. — J'ai été méditer au bord de l'eau. J'ai compris à voir le mouvement des vaguettes essayant de se pousser chaque fois plus loin qu'ainsi devra être demain la vie d'efforts de l'homme d'action : pousser plus avant la clarté de la foi dans un monde qui s'enfonce dans la nuit.

25 mai. — Je reçois une belle lettre de T. Elle traite du patriotisme chez les incroyants. Il trouve que l'idée de patrie est plus riche chez ceux qui ont le goût artistique plus développé.

1er juin — Je suis toujours de garde. C'est l'Ascension. Je ne sais pourquoi, mais je songe intensément au retour... au cher retour. J'éprouve une joie folle à la pensée de revoir un jour les miens après avoir été sevré pendant si longtemps de leur chaude affection. Je songe à ces fortes étreintes maternelles et paternelles, à l'ivresse pure des baisers du fils à ses parents et je bénis Dieu de pouvoir puiser dans ces pensées espoir, confiance et sérénité.

6 juin. — Nous avions formé le projet, Alphonse et moi, d'aller passer notre congé dans sa famille en Irlande. Alphonse m'annonce aujourd'hui que les congés pour l'Irlande sont supprimés... C'est une privation à ajouter aux autres. Fiat.

13 juin. — Je me suis pesé ce matin : 67 kilogs. Je commence à devenir « ventripotent ». Je vais être-mal venu de parler de mes privations de soldat...

17 juin. — Le commandant N... vient me gourmander parce que je permets à mes hommes de lire au lieu de leur faire la théorie. Nous sommes cependant en repos du service de nuit.

19 juin. — Je lis dans le « Matin » un entrefilet relatant la retraite de Drumont. Le vaillant et inlassable polémiste dépose la plume. Il fait des adieux touchants à ses lecteurs. Ces quelques lignes me rejettent à cinq, sept ans en arrière, à l'époque où au lieu de bloquer je dévorais la « Libre Parole ». Beaucoup de prévisions de Drumont se sont réalisées. A pareil jour j'aurais plaisir à relire cette prose chaude et mordante, parfois plaintive et triste... Je n'ai que la foule de mes souvenirs...

20 juin. — Garde. La mer est calme et divinement belle avec sa robe azurée à taches vertes. Au loin, le canon gronde. Cette nuit, je me suis promène autour du poste en songeant... au retour.

22 juin. — Départ pour Bourbourg. Je fais encore la cuisine... quoique gradé.

3 juillet. — Je reçois le premier numéro de la Revue des Anciens Elèves de Saint-Louis.

10 juillet. — Pas moyen d'avoir un jour de beau temps. Mais j'ai des livres. Je viens de terminer le « Voyage du Centurion », de Psichari. Lutte âpre et violente dans l'âme pour la vie de l'âme.

12 juillet. — Je viens de finir la lecture d'une remarquable étude de psychologie enfantine « La Maternelle », de Léon Frapié. C'est profond, vécu, réel, palpitant. Le rôle de l'éducation préscolaire y est défini. Toutes les tares de l'éducation et de l'élevage dans les milieux populaires y sont décrites.

16 juillet. — Je vais à Gravelines chercher de la quinine et de l'aspirine pour G. et L., malades. J'ai rencontré la nièce du propriétaire de mon ancien logement. C'est une délicieuse petite Française de 17 ans et demi, intelligente et très instruite. Elle est placée dans un milieu infect. Elle se débat courageusement contre le mal qui provient de soldats logés chez elle. Je lui ai dit de ne pas broncher et de ne se fier en rien aux paroles et aux promesses des soldats. Gardez-vous pour l'avenir, lui ai-je dit. Evitez des remords qui vous seraient cruels.

18 juillet. — L'horloge du temps vient d'abattre sur mon crâne son vingt-deuxième coup de marteau.

27 juillet — Belle lettre de Montier. 11 y joint deux vues représentant le cadre où fut écrit « L'Education du Sentiments ». M m'engage à continuer d'être bon et tendre avec les hommes.

30 juillet — Lettre de N. Beaux sentiments chrétiens. Il a évolué.

10 août. — Garde à la mer. Journée splendide. Ciel profond et très bleu. La mer semble refléter le ciel ; elle est adorablement bleue ; les mouettes sont milliers et donnent l'illusion de flocons de licite ou de petits nuages détachés descendant sur les eaux.

Au loin les navires patrouillent. Le panache de fumée donne confiance aux pécheurs. Ils vous accostent en disant : « Au début ce n'était pas comme cela, mais maintenant nous sommes bien gardés » et de leurs yeux couleur d'eau profonde et claire ils me regardent...

Métier rude certes quand on voit ces hommes et ces femmes de 50-60 ans, couverts de loques, lutter coutre le courant en tirant leur filet...

15 août — Fête de ma bonne mère. Encore un jour de famille passé sans avoir la grande joie du baiser filial. J'ai été à communion ce matin demander à ma maman du ciel de protéger ma pauvre mère et surtout de me préserver du mal matériel et moral. Que je reste intact afin que je puisse au retour (si j'échappe à la guerre) embrasser sans honte mes chers parents.

Ce qu'il en faut de la volonté pour éviter de broyer du noir les soirs de garde pendant les longues factions. Songer à ses parents, à ses frères avec qui on a vécu tant de bonnes heures calmes et chaudes et ne pas pouvoir envisager de les revoir bientôt. L'on sent alors le prix du foyer. J'écris ces pensées émues sur un coffre à avoine entre deux chevaux qui broient leurs picotins avec volupté.

24 août. — Reçois « L'Education du sentiment ».

27 août. — Je me suis installé, ma foi, très confortablement dans un coin du grenier. Ma paille se trouve à deux mètres des planches qui me servent de bureau. La nuit, les sommations des rats me réveillent parfois, mais à la longue on s'y habitue. Je travaille assez bien. Je prépare une composition pour le concours de Londres.

28 août. — Jouons à la balle. J'ai arrangé deux parties. Excellent moyen pour éloigner les hommes des cafés et des femmes.

1er septembre. — Je suis ennuyé à cause de la langueur de ma vie intérieure.

3 septembre. — Lettre d'H. L. qui arrive à pic. Il me parle d'une œuvre qu'il compte lancer afin de parer à l'abrutissement de l'hiver. Je lui envoie mon adhésion.

20 septembre. — Je lis beaucoup, seul moyen de lutter contre l'engourdissement. Je fais une étude du roman contemporain.

21 septembre. — Je compte soumettre un projet pu commandant : Alphonse et moi nous donnerions des cours aux hommes.

23 septembre. — Jeu de balle. Nous gagnons. Les hommes sont heureux.

25 septembre. — J'écris une longue lettre à l'abbé W. et H. au sujet d'un projet de conférences. Il est intolérable de laisser glisser tant de braves cœurs vers le mal en ne faisant rien pour les retenir.

29 septembre. — L'abbé W. et H. acceptent de collaborer à l'œuvre. Tant mieux. Nous sommes bien outillés.

2 octobre. — Je puis partir en congé en Irlande avec Alphonse.

3 octobre. — A la veille de partir, j'écris vite quelques lettres. Je demande à G. de s'inscrire dans notre cercle de conférences.

H. R. m'a envoyé une petite lettre. Le brave évolue et devient très fervent.

4 octobre. — Sommes arrivés cette nuit à Calais. Recherchons un bon hôtel. Délicieuse nuit dans un délicieux lit... Le matin : bureau de place pour visa des congés. Visite à M. H., charmant homme qui s'occupe activement du sort des orphelins de guerre et de la protection de l'enfance.

A 2 heures embarquement. La mer est très houleuse et notre bateau cahote vilainement. J'ai un affreux mal de mer. A Folkestone tout se remet normalement.

Départ pour Londres où nous arrivons à 9 1/4 h. En route vers Holyhead : longue nuit en train. A 4 h. nous nous embarquons à bord d'un vaste paquebot. Splendide lever du jour sur l'Irlande. L'on voyait les lueurs du matin s'étager. sur les cimes des collines et les conquérir peu à peu. Insensiblement les villes et les villages se révélaient.

Nous sommes impatients de débarquer à Dublin. En rade des essaims de mouettes viennent voler au-dessus du pont et ne se lassent pas de faire admirer la grâce de leur vol. Dublin. Je me rappelle la page du vieux dictionnaire de père... Nous pensions tomber en pleine révolution. Rien. La ville est calme. Très vieille agglomération, façades lépreuses, atmosphère enfumée. Nous avons parcouru en curieux, avides de pénétrer l'histoire d'un peuple, les quartiers rasés par la révolution récente. Le grand hôtel de la Poste conserve ses pignons léchés par les flammes. Il y a à Dublin beaucoup de chômeurs ; ils flânent dans les rues ou sont assis au bord des trottoirs. L'Irlandais est très paresseux, dit-on. Aux vitrines les portraits des fusillés.

Nous sautons dans le train à 11 h. Campagne irlandaise, vert tendre. La verte Erin. Peu de moissons. Beaucoup de masures en ruine dans la campagne. Belfast. A 3 h., Monsieur De Meulmeester nous attend à la gare. Accueil très enthousiaste. La spontanéité de son amitié éclate dans son bon sourire. Les passants nous regardent... Nous sortons de la gare d'un pas très militaire. Belfast me donne l'impression d'une ville d'affaires, de construction récente. Contraste saisissant avec Dublin. Je suis présenté à Madame De Meulemeester qui me souhaite en bon français la bienvenue. Je suis tout de suite en famille. La soirée se passe à écouter de la belle musique. La famille S. vient nous voir et s'enquiert de notre voyage.

6 octobre. — Visite de la ville. Les badauds sont toujours très curieux. Nous nous habituons aux coups aigus de leurs regards et évoluons à notre aise. Le soir thé. Monsieur et Madame V. C. ont été invités. Ce sont des réfugiés de Deurne. Un salon belge.

7 octobre. — Parc de Belle-Vue. Nous admirons la tète de Napoléon : suite de crêtes rendant très bien et naturellement le profil de l'Aigle.

Vue idéale de la baie de Belfast. C'est inoubliable. Le soir réunion intime.

8 octobre. — Dimanche. Messe aux Rédemptoristces. La belle église me rappelle l'hospitalière Madeleine de Jette.

Déjeuner chez S.

Le soir, le baryton W. est venu nous chanter quelques belles partitions d'opéra. Plusieurs réfugiés belges.

9 octobre. — Salut à toi,, ô mon dernier matin... Visite aux chantiers. Ensuite nous prenons le train pour Holywood. Là nous suivons de beaux et larges chemins couverts à cette saison de puissantes frondaisons. On sent à l'air vif que la mer est proche. Tout à coup la route fait un coude et au bout d'une nef d'arbres pn jouit d'une échappée sur la baie. Minute précieuse à qui sait admirer et tressaillir.. En espiègle qui cherche à employer au maximum les heures ultimes de mon congé je flâne en m'extasiant devant le panorama. Monsieur De Meulemeester me rappelle à la réalité en me confiant que les gens chez qui nous allons en visite ont une fille qui est une de ses élèves. Je retombe des cimes esthétiques et je redeviens un peu gavroche. La villa de nos hôtes est basse, en style anglais pur, encadrée de fleurs. Sommes introduits dans un coquet petit salon rouge d'où l'on jouit d'une vue merveilleuse. J'étais à nouveau parti bien loin dans mes contemplations quand la porte s'ouvre et une jeune fille entre... Ah ! ce qu'elle est belle ! Après quelques timides regards... je me persuade que j'ai là devant moi la plus ravissante jeune girl que j'aie jamais vue.

A table, le sort... le destin... le hasard..., appelons ça comme on voudra, me place à côté de l'exquise créature.

J'étais dépité de ne pas mieux parler anglais...

Je n'avais guère faim... mais comment refuser à l'invitation de deux si beaux yeux ?

Le départ. Je dois dire que j'emporte un très doux souvenir de cette visite. Forte impression de beauté comme celle ressentie devant une œuvre grandiose. Le soir à 6 heures je prenais le chemin du retour, le cœur assez gros de quitter les De Meulemeester. Fortes et saines journées qui rehaussent l'âme et la placent au-dessus des vulgarités de notre vie. En songeant au dévouement de Madame De Meulemeester pour les œuvres belges je me disais combien l'on devait bénir cette femme mère de huit enfants qui trouve dans son cœur des trésors d'affection pour les exilés. C'est une vraie mère que j'ai rencontrée là et je l'associe dans mon cœur à l'image bénie de la mienne. Puisse mon absence peser moins à ma pauvre mère quand elle apprendra les bontés dont j'ai été l'objet à Belfast. Retour. Nous parlons peu. Nous venons de vivre des jours si heureux et maintenant nous roulons... vers quoi ?

12 octobre. — Front. Léger cafard. Je reprends le dessus en envisageant l'avenir. Je lis le compte rendu des combats de la Somme et je me mets à songer à tous ces malheureux qui sont tombés. J'en oublie mes regrets de congé.

13 octobre. — J'écris beaucoup de lettres.

17 octobre. — Je reprends mes démarches pour l'organisation de notre cercle de Conférences.

22 octobre. — Je lis « Un Divorce » de Bourget.

1 novembre. — J'ai offert ma communion hebdomadaire pour le repos de l'âme de ceux qui ont donné leur vie pour la patrie. J'ai découvert combien peu je songeais à eux. Je vais m'appliquer à mieux garder cette vision des sacrifiés.

2 novembre. — J'ai dit un chapelet à la mémoire du lieutenant Pire dont le souvenir me reste très cher.

5 novembre. — Visite de l'aumônier C. qui vient me demander des détails sur le cercle de Conférences. Je ne suis pas arrivé à le convaincre. Il s'est toutefois aimablement offert à envoyer des nouvelles à ma famille.

6 novembre. — Une lettre très vibrante de H. Il s'est spécialisé depuis 20 ans dans les questions de l'enfance. Sa collaboration à notre cercle de C. est précieuse.

8 novembre. — Montier m'envoie « La Vie Mystique » avec un hommage de l'auteur. Je suis confus du titre qu'il me donne ayant fait si peu pour le mériter.

10 novembre. — Reçu admirable lettre de L. I1 ne peut plus rejoindre le front à cause de sa faiblesse. Il m'écrit sa souffrance d'être séparé de son beau régiment. Comme autre triste nouvelle, il m'annonce que Mgr. Marinis l'a prié de patienter avant de lancer le cercle de Conférences. Quelle douche...

23 novembre. — Je commence « L'Education de la Pureté » de Fonssagrives.

20 novembre. — Communion à l'intention de mes amitiés de guerre : Montier, Belfast, Marraine. J'ai médité sur l'examen particulier.

Je termine le livre d'hier. C'est très bien mais je préfère Montier. Les données de Fonssagrives sont trop générales et ne donnent qu'un aperçu global de la question. Il pose la question sexuelle mais ne s'étend pas assez sur l'amour remède et sauvegarde.

3 décembre. — Causerie de 2 h. avec l'abbé V.

11 décembre. — J'apprends la mort d'Emile Verhaeren. Une de nos gloires qui s'en va. Je me rappelle ces après-midi du Caillou-qui-bique pendant mon séjour à Quiévrain en compagnie de l'excellent vicaire Abrassart...

18 décembre. — Conversation très agréable avec l'aumônier. Il me donne une marraine du Canada. Je la passe à E. qui se servira de moi comme secrétaire pour les lettres...

25 décembre. — En nous rendant à La Panne avons causé avec le vieux docteur Barbier de Furnes. Octogénaire il continue de soigner les malades en parcourant les villages dans sa vieille voiture. Il n'a pas voulu quitter sa maison qui pourtant a déjà encaissé huit obus. Il nous tient un petit discours en français : « Fumes a subi 82 bombardements. Je n'ai pas voulu la quitter parce qu'un Belge ne fuit pas. Vous les jeunes qui avez la vie ouverte devant vous, luttez, soyez prudents, mais toujours vaillants et aux heures de détresse songez au vieux docteur qui n'en a plus pour longtemps. » Je l'ai remercié du bel exemple de vigueur qu'il nous donnait.

A La Panne j'ai entendu Botrel.

29 décembre. — J'apprends la naissance d'une petite fille à Belfast.. C'est le neuvième enfant qui orne cette belle famille.

30 décembre. — J'ai eu une deuxième conversation avec W. Pauvre petit égaré dans la soldatesque. Ignorant tout en s'engageant. La vie avec ses abjectes réalités lui fut révélée par de tristes compagnons. C'est tout un travail que je veux accomplir car l'œuvre est trop belle. Que Dieu m'aide.

31 décembre. — Dernière journée de l'année. Cela est dur, affreusement dur, surtout lorsque dans le crépuscule de l'année qui meurt l'on n'entrevoit pas l'étoile, la clarté, l'aube nouvelle. Salut à 1917. Que sera-t-il ? En verrai-je la fin ? Et si je la vois devrai-je constater un bilan de faiblesses, de manques du ferveur, de charité ? La chétive flamme de ma vie intérieure fumera-t-elle encore dans un an ?

1916 a emporté bien des résolutions. Au début de je forme le programme suivant :

          1. fidélité à ma courte prière du matin ;

          2. fréquentes pensées vers Dieu dans le cours de la journée ;

          3. fidélité aux prières du soir et au chapelet ;

          4. plusieurs fois par semaine rapide revue de conscience ;

          5. mieux étudier l'Evangile.


1 janvier 1917. — Entretien avec W. sur l'amour et la question flamande. Après-midi bonne visite d'H.

8 janvier. — Décidément je crois que j'aurais fait un excellent infirmier, moi le sensible de jadis. Voilà le quatrième bonhomme dont je soigne les abcès et les furoncles, et cela en un mois de temps. Je pourrai bientôt poser ma candidature d'aide-major dans une ambulance furonculeuse.

10 janvier. — Discussion animée avec N... sur les femmes. Il est abruti, mais je l'ai mis au pied du mur eu public.

12 Janvier. — Je pars comme volontaire aux tranchées. La section M n'y va pas, mais comme Alphonse marche, je l'accompagne.

16 janvier. — Repos, Lu le livre de Vandervelde contenant ses principaux discours et articles de guerre.

21 janvier. — Messe à Eggewaerts-Cappelle. Excellent petit sermon sur le respect humain. Le soir je vais à la salle de lecture. Lu « L'avant-guerre » de Daudet.

2 février. — J'apprends par un court billet d'H. l'emprisonnement à Bruxelles de l'abbé C(ardijn). Gela me remplit de tristesse. Je dis mon chapelet pour lui. Je communierai pour lui après-demain.

16 février. — Les congés sont suspendus. J'offre cette déception au Bon Dieu en lui demandant un progrès en ferveur.

17 février. — Lu « Bulletin des Prêtres-soldats » de France et médité sur une pensée du curé d'Ars ; « Nous sommes sur la terre par entrepôt, pour un petit moment ».

18 février.— Les congés ne sont plus suspendus. J'écris à Belfast.

19 février. — Je reçois une lettre de ma marraine. Très affectueusement elle s'informe de ma santé car les temps affreux que nous venons de traverser l'inquiètent.

J'ai vu Monsieur l'aumônier. Il m'a demande ce que je comptais faire après la guerre. J'ai répondu : « apôtre social ». La route est droite mais hérissée d'obstacles, tant mieux. Il m'a fait remarquer que cela ne rapportait guère... J'ai répondu : « Je ne suis pas un lèche-veau-d'or ». Il a ri et m'a félicité.

20 février. — Causerie sur la vie mystique avec V. Comme nous avions causé de Montier j'ai songé à l'amour en revenant. Rien des idées d'avant-guerre n'est sorti de mon esprit. Comme alors je crois que je ne trouverai pas dans l'amour l'accomplissement intégral de mon idéal de vie. J'ai depuis quelque temps toujours à l'esprit cette idée vieille comme notre Sainte Religion que toutes nos forces, nos idées, nos actes doivent tendre vers un seul grand but : la vie éternelle. Est-ce la vocation religieuse ? Je ne le crois pas. Et ce n'est pas dans un cœur tiède comme le mien que j'en découvrirai l'indice. Je vis dans l'incertitude pour l'arrangement de ma vie. Il m'arrive certains jours de croire que je me lancerai plus entièrement dans l'action religieuse et sociale avec le secret mais violent désir de trouver dans la mêlée la voix qui me dictera la route à suivre.

21 février. — J'ai été à la clôture de l'Adoration à C. Excellent sermon sur la famille, l'enfant, son éducation dans l'après-guerre. En revenant j'ai songé à l'influence de la parole. Ah! savoir dire de belles et saines choses. Quel important apostolat. Mais gare à l'orgueil qui s'insinue clans tout et surtout dans nos intentions les plus pures parfois. Je crois que si plus tard je suis appelé à parler souvent en public je déviai me convaincre chaque fois que le « moi » doit s'effacer. Je ne me vois pas en chaire... non, mais dans dos causeries intimes que je compte faire, lorsque je me serai recueilli et que je me serai remis à l'étude. Aujourd'hui j'ai demandé à Jésus-Hostie de me rendre plus fervent, plus aimant, moins puéril.

22 février. — Soirée chez V. Avons causé de l'action religieuse à l'armée.

25 février. — Ma communion de ce matin a été plus fervente. Elle diffère de celle des autres dimanches. Je crois que j'ai mieux compris ce matin la nécessité d'aller au Christ avec un cœur très humble..

27 février. — Service à la côte. J'ai demandé à Dieu de rester fidèle à ma méditation du soir.

1 mars. — J'ai la fièvre. J'assure mon service et le soir je vais au bord de la mer. Pendant mes factions j'ai médité sur l'humilité. Le curé d'Ars a dit qu'elle était la chaîne du chapelet de toutes les vertus.

3 mars. — J'écris à V. pour mieux nous unir en prières. Lu « Les ailes rouges de la guerre » de Verhaeren. C'est fougueux.

4 mars. — Lu les Actes des Apôtres. Saint Paul m'a saisi. C'est l'Apôtre qui crie sa foi aux grands comme aux petits. Que de vicissitudes sur sa route. La foi l'a soutenu. J'ai été dire mon rosaire au bord de l'eau. Au loin les cloches sonnaient la messe. J'ai prié pour la conversion des pécheurs.

5 mars. — Je reçois une longue lettre du père R. Il me décrit lumineusement les conditions d'un apostolat salutaire. Vie intérieure. Les moyens d'y parvenir. Méditation. Comment je dois m'y préparer. Je vais tâcher ces jours-ci d'être moins « extérieur », plus humble... J'ai dit ce soir mon chapelet à l'intention de mon frère Adrien dont c'est aujourd'hui la fête.

8 mars. — J'ai été a la recherche d'un logement pour Y. qui est malade et très faible. J'ai trouvé une bonne chambre avec un bon lit pour dix sous par jour. Il peut se chauffer toute la journée.

9 mars. — Reçois lettre d'un petit Philippin. Je l'ai reçue en rentrant d'une longue manœuvre à pied dans les dunes par un temps de bourrasque : pluie, neige, grêle, colonnes de sable gelé. La mer à gauche était blanche d'écume et charriait des épaves. Le soir j'ai pesté contre ma mauvaise humeur car ait lieu d'offrir mes souffrances à Dieu puisque nous sommes en carême je n'ai Su que maugréer.

12 mars. — Soirée chez V. Causons d'apologétique. Reçu le « Trait d'union ». Bel article de Montier sur la manière d'offrir ses misères quotidiennes de soldat comme mortifications de carême.

18 mars. — Retour au front. Lu une brochure de Goyau sur l'humanitarisme. Reçu le deuxième numéro de « L'idéal sous les armes ».

19 mars. — Que de pensées la fête de Saint Joseph évoque en moi... Je pense à mon père. J'ai été le soir à l'église réciter le rosaire à son intention. J'ai demandé au grand saint de protéger mon père et de le garder au foyer. J'ai scruté ma vie et j'ai été profondément remué au souvenir de tout ce que je lui dois. Au moment où je constate en moi un chétif progrès vers Dieu, il m'est doux de tourner ma pensée vers mon père qui a placé sur ma route tant d'exemples de droiture, d'honneur, de dévouement, d'esprit profondément chrétien. Comme Saint Joseph était une fête de famille, j'associe dans mes prières ma bonne et pieuse mère qui doit se demander souvent quand son c grand » reviendra.

22 mars. — Je pars en congé en Irlande avec Phonske.

24 mars. — Belfast. Monsieur De Meulemeester nous attend. Embrassades.

Le soir, veillée près d'un bon feu.

25 mars. — Messe. Accueil très chaleureux chez N. grand ami de la Belgique. J'écris quelques vers sur le registre des visiteurs. On me remet un beau nécessaire de soldat. Le soir séance musicale en famille.

26 mars. — Promenade en ville.

27 mars. — Après déjeuner sommes descendus dire un rapide bonjour à la déesse. J'ai ressenti en la revoyant un trouble profond... Serait-ce l'amour ?... Je m'ausculterai. Elle nous invite pour jeudi.

Belle promenade dans la vallée du L. Soirée chez S.

28 mars. — Dunleer. En chemin conversation sur l'amour chrétien. Monsieur De M. m'a raconté sa vie sentimentale. Le soir thé luxueux chez S. Le pudding national nous fut servi. Réunion musicale.

29 mars. — Départ pour M. Nous longeons la mer. L'inoubliable villa... Nous sommes reçus par.,, elle. Je suis forcé de m'avouer ma défaite. Rien ne transpire de ma tragédie intime. Au dîner, même,place que jadis. L'après-midi se passe sur la terrassé. Site Lamartinien. Au départ je prie Monsieur de M. de traduire mon speech français ; ce qu'il fait avec éloquence.

Au retour nous avons repris notre entretien d'hier sur l'amour. Monsieur De M. m'a posé cette question : « Refuseriez-vous d'épouser même sans aucun amour, une jeune fille catholique, pieuse et bonne, pour la sauver d'un mariage mixte ? » Je lui ai dit que je réfléchirais à cette question et que je lui écrirais ma réponse.

Soirée musicale.

30 mars. — Promenades en ville.

Le soir longue conversation sur les poètes.

31 mars. — Visite du grand hôpital militaire.

Départ. Monsieur et Madame De M. m'accompagnent à la gare. II me faudrait-des larmes pour remercier ces braves cœurs, mais un soldat ne peut pas pleurer. J'ai refoulé mes larmes, j'ai balbutié quelques mots. Le train est parti.

4 avril. — Front. Courrier volumineux.

5 avril. — Jeudi-Saint. — Le soir je vais à l'église.

7 avril. — Je lis la Passion selon saint Jean.

8 avril. — Pâques 1917. Dans ma communion j'ai demandé de faire de réels progrès dans la vie intérieure.

11 avril. — Je rédige un long exposé de mes idées sur l'amour et je l'envoie à Monsieur De Meulemeester.

15 avril. — L'abbé Wallerand me demande des articles pour la Revue de Saint Louis. Visite d'H, qui me fait beaucoup de bien.

21 avril. — Reçois deux volumes de Gratry. Les Commentaires de saint Matthieu.

23 avril. — à 4 1/2 h. du matin mon factionnaire vient me réveiller : « Brigadier, vite... les gaz... Je bondis sur mon masque, réveille mes autres hommes, me botte, puis ordonne au trompette de sonner l'alarme. Je cours à l'E. M. de la brigade pour avoir les clefs de l'église. Tout le monde est épouvanté. Les officiers en caleçon viennent aux nouvelles... Le curé bon vieux pacifique est horrifié. Je m'empare du trousseau de clefs, puis au galop à l'église. Je grimpe au clocher... j'enlève mon masque et je commence Ding ding ding ding... Au loin par les embrasures de la chambre des cloches je vois distinctement d'autres mappes de gaz qui s'avancent formant une vapeur bleuâtre se mêlant à la rosée. Et toujours Ding Ding Ding. Un homme T. vient me remplacer ; mais ému et n'ayant jamais sonné il obtient comme résultat un vrai carillon de Pâques. Je dois rire malgré le tragique du moment. Je descends. Mon trompette est malade ayant dû sonner neuf fois l'alerte au gaz. Je lui donne du lait en vomitif ; puis je fais préparer du café pour les hommes.

A 6 h. nouvelle alerte. Je vais résonner. Mais cette fois les gaz n'arrivent pas jusqu'à nous. Je fais relever mon trompette, un borain qui sera cité à l'ordre du jour du régiment.

27 avril. — Ma fête. L'essentiel n'est pas de regretter en larmoyant les joies familiales, mais, de rester fidèles aux enseignements de ses parents. J'ai été dire un rosaire à l'église.

28 avril. — J'envoie une poésie sur la Flandre à M. L.

29 avril. — Commence la « Vie intérieure » de Tissot.

22 mai. — Repos au bord de la mer. Je me suis demandé si la joie que j'éprouvais maintenant à prier ne provenait pas d'une trop grande confiance en mes moyens et en mes efforts. Et cependant abandonné à mes seules forces de quoi suis-je capable ? En congé, il y a deux mois, j'ai pu m'apercevoir combien j'étais vain, puéril, romanesque : j'ai vu la déesse... et vlan me voilà parti sur l'esquif de rêves idiots... Mais je ne veux plus songer | cette faiblesse cardiaque. Je dois m'appuyer sur Dieu.

31 mai. — Clôture du mois de mai : Je vais tâcher de passer un fervent mois du Sacré Cœur.

4 juin. — Je finis « Lazarine » de Bourget.

5 juin. — Lu « Le chef » de Dom H.

8 juin. — Une bouffée de gaz arrive jusqu'à nous. Je me réveille, j'alerte, et après quelques quintes de toux l'on se recouche.

12 juin. — Je m'abonne à la « Revue des Jeunes ».

13 juin. — Je me plonge dans Sertillanges et Gratry.

23 juin. — Fini livre sur Lotte.

26 juin. — J'ai obtenu la 4e place au grand concours de prose de Londres.

27 juin. — Fini le livre de Fouard sur Saint Jean. , 30 juin. — Je pars en congé en Irlande.

2 juillet. — Arrivée à Belfast. Effusions enthousiastes.

4 juillet. — Visite des ruines du monastère de B. d'où partirent en Belgique au début du Moyen-Age tant de moines évangélisateurs.

5-6-7-8 juillet. — Randonnées en auto et en canot-automobile.

10 juillet. — Recevons en ce jour de départ la nouvelle de la mort du fils de Monsieur N. tué au front. Nous allons présenter nos condoléances à ce malheureux père. Il nous reçoit à la cour de Cassation. Il nous conte les circonstances de la mort de son fils et il ajoute : « Il est parti au début de la guerre. C'était toute ma radieuse espérance qui s'en allait avec lui, mais j'étais heureux de le voir partir pour défendre une grande cause sur le sol de la France d'où nous est venu le fondateur de notre lignée. Mon nom s'éteint et meurt. Vous savez : l'adoration que ma femme avait pour lui. Quand elle a su qu'il était tué, elle a dit : j'aime mieux le savoir mort glorieusement que de l'avoir, pu garder vivant près de moi, mais déshonoré par une absence honteuse ».

De grosses larmes jaillirent de nos yeux.

Le départ le soir a été très triste, assombri par le souvenir du deuil de N.

24 juillet. — Reçois carte d'Adrien. Comme je la relis !...

27 juillet. — Suis chargé d'aller chercher des chevaux abandonnés par des déserteurs. Visite d'Amiens. Devant Notre Dame on se sent poussière. Quelle foule de statues. Beaucoup sont déjà protégées par des sacs de terre. Les verrières où les tons mauves et pourpres dominent sont admirables. Surtout les rosaces. Cette longue visite de la cathédrale d'Amiens m'enchante.

7 août. — Lu deux numéros de la Revue Hebdomadaire et des Etudes. Remarqué deux articles sur Corneille et sur Dante. Ce qui révéla à Corneille son génie poétique ce fut une jeune beauté de Rouen à qui il osa écrire des madrigaux. Dante a connu une Béatrice véritable qu'il idéalisa plus tard.

Ce rôle éminent et constructif de la femme, comme on pourrait le célébrer en des termes nobles et purificateurs.

15 août. — Pour la quatrième fois je passe la fête de ma mère loin d'elle... Ce matin j'ai communié pour elle.

17 août. — Fini « En route » de Huysmans.

22 août. — Reçois la visite du lieutenant S. Il tâche lui aussi de me décider d'aller à l'école de sous-lieutenance. Je refuse encore parce que je désire rester avec les humbles sur lesquels j'ai un peu d'influence.

23 août. — J'apprends par l'aumônier des grenadiers la belle mort de mon cousin Georges Dom. Encore un coeur de chrétien qui ne bat plus. Dans trois jours j'irai à la messe et à communion pour lui.

28 août. — Je finis de lire « l'Evangile du Pauvre » de Baunard.

30 août. — Lu plusieurs chapitres de l'Imitation.

1 septembre — Perché au sommet d'une falaise je commence la lecture des « Pélerinages franciscains » de Joergensen.

4 septembre — Lu « Lettres de Lacordaire ».

8 septembre — E. Montier me dit d'avance sa joie de me recevoir en octobre.

J'écris un article pour « Notre Belgique ».

18 septembre — Lu un opuscule de Rouzic.

26 septembre — Ai été donner une conférence au mess de sous-officiers. Nous jetons les bases d'une organisation de cours pour les hommes.

3 octobre — Deuxième causerie aux sous-officiers. Je leur parle du mouvement littéraire en Belgique au XIXe siècle. Je termine ma conférence en récitant du Verhaeren.

9 octobre — Je reçois avec quelle joie une carte d'Adrien. Il me donne des nouvelles de la famille.

10 octobre. — Troisième causerie aux sous-officiers : sur l'effort intellectuel que nous pouvons produire môme au milieu de la vie oisive et intolérable que nous menons.

14 octobre. Ai été chez le père R. à qui j'ai exposé mes difficultés spirituelles.

18 octobre. — Réunion avec les sous-officiers. Le chef a parlé de la valeur morale du soldat belge. J'ai terminé par quelques récitations.

19 octobre. — J'ai donné ma première leçon de français aux soldats. 42 auditeurs. Ils sont contents.

Quel dommage qu'on ait attendu si longtemps avant de prendre de pareilles initiatives.

22 octobre. — Deuxième leçon de français. La classe est une salle de cabaret de pêcheurs. C'est vieux mais intime.

29 octobre. — Troisième leçon.

30 octobre. — Départ pour Rouen. Je passe par Amiens et visite la cathédrale. Quel poème de pierre.

31 octobre. — Arrivée à Rouen. Avec quelle affection je suis reçu chez les Montier. Je suis embrassé avec tendresse. Je dois raconter nia jeunesse, ma vie au front.

1 novembre. — Je vais au Patronage des Philippins, Je suis présenté à tous. J'assiste aux offices matin et soir dans la chapelle décrite dans les « Essaims nouveaux ».

2 novembre. — Je communie pour Georges Dom, le lieutenant Pire et le comm. N. Je visite ensuite les églises de Rouen. E. Montier m'en fait saisir la beauté.

3 novembre. — Je parle le soir aux grands qui sont clairsemés puisque 117 Philippins sont aux armées.

Je reçois l'insigne philippin.

4 novembre. — Je communie aux intentions de l'abbé G. à qui je songe longuement dans la petite chapelle des Philippins.

5 novembre. — Je quitte Rouen pour Lyon.

6 novembre. — Je suis reçu par mes marraines. Ce sont deux vieilles dames dirigeant un lycée de jeunes filles.

7 novembre. — Je vais communier à Notre-Dame de Fourvières et visite les églises de Lyon.

8 novembre. — Retour à Paris. Cousine Tilou m'attendait. Visite de Paris.

14 novembre. — Retour à l'escadron. Alphonse me raconte son congé à Belfast.

17 novembre. — Reprise des cours de français aux soldats.

10 décembre. — Retour au front.

12 décembre. — Messe et communion à Beveren, Peu de soldats, hélas ! Je pars aux tranchées pour plusieurs semaines.

Arrivée à Reninghe. Tout est pulvérisé.

Driegrachten. Nous entrons dans un secteur abandonne par les Allemands. Que de balles nous avons tirées en 1915 contre ces blockhaus que nous dépassons aujourd'hui.

Luyghem. Encore des fortins, des blockhaus. II gèle fort depuis plusieurs jours. Il y a un brouillard humide et froid. Les postes sont espacés par de longues étendues flanquées deci delà de barbelés. Plus de tranchées continues. Le soir on ne peut rien allumer dans les abris. Nous restons deux jours sans ravitaillement chaud. On ne peut pis circuler pendant la journée. Le soir corvées ; mais de nombreux carrefours ou passages de passerelles sont repérés et mitraillés. Nous perdons des hommes chaque nuit. Un train blindé arrose le secteur. Il gèle toujours.

21 décembre. — C'est mon 9e jour ici. Le jour on reste sous ses couvertures. J'ai heureusement reçu beaucoup de courrier... Mais que les nuits sont terribles... Je regrette parfois d'avoir accepté, en volontaire, de rester ici 12 jours sans relève. Le froid est un triste compagnon.

On bombarde notre blockhaus.

24 décembre. — Nuit aux avant-postes. Nous occupons deux entonnoirs avec les carabiniers cy- cycistes : 15 hommes et deux mitrailleuses. Huit sentinelles. Vers 11 heures du soir nous arrêtons un pauvre boche, ordonnance d'un officier devant lui porter son ravitaillement pour la fête de Noël. Ne connaissant pas le secteur il s'était trompé de chemin et avait fait route sur notre poste.

25 décembre. — Noël. Je songe longuement à mes parents, à mes frères, à mes amis. Je lis l'Evangile. La journée se passe morne. Le soir retour aux avant-postes. Bombardements nombreux. Le poste voisin est littéralement écrasé. Nous vivons une nuit d'angoisses.

27 décembre. — J'ai chanté du Botrel à mes camarades. Il gèle encore très fort.

29 décembre. — Journée de repos à la redoute. Mais on bombarde et nous avons plusieurs tués et grands blessés. Il neige depuis deux jours.

30 décembre. — Je reste encore 4 jours en volontaire car mon remplaçant D. est en congé. Bombardement carabiné de notre redoute. Je suis dégoûtant car voilà 14 jours que je n'ai pas changé de linge. Plusieurs obus tombent près de l'entrée de notre abri, mais il n'éclatent pas. Nous avons eu une « petite » émotion. Quelques mètres plus loin il y a des tués.

Les nuits ont été splendides à cause de la lune donnant des effets de gel et de neige de toute beauté.

31 décembre. — Cette nuit les boches lancent de nombreuses fusées multicolores. Sans doute pour fêter l'an neuf. Que sera-t-il pour eux ?

Nous devons vaincre.

1 janvier 1918. — Pendant toute cette longue nuit nous sommes restes alertés à notre avant-poste, les pieds gelés, le corps tout engourdi. Nous pensions être attaqués car des prisonniers nous avaient annoncé une action nocturne par surprise sur plusieurs postes. A 4 h. du matin tout notre secteur a été copieusement marmité. Il y a des tués et des blessés à notre droite chez les piottes. Mais aucune attaque d'infanterie. A l'aube nous nous relirons dans notre blockhaus.

4 janvier. — Le soir on vient me relever. Je suis littéralement rongé de vermine. Il y a près de trois semaines que je n'ai pas quitté le secteur. Au moment d'abandonner la redoute, nous sommes violemment bombardés par dés 105 et des 150. Nous attendons tapis le long des ruines. Ce serait « fichant » d'être tué à ce moment.

Retour à Noordschoote. Je suis reçu avec enthousiasme par les amis qui s'étonnaient de ma longue absence.

Je trouve une carte de mon père dans le courrier. Quelle joie pour moi et comme elle me fait oublier les fatigues et les angoisses de ces jours.

7 janvier. — Retour aux tranchées.

8 janvier. — Je reçois une boîte de pralines de Lyon... Quelle aubaine pour toute l'escouade.

Je reçois aussi une nouvelle édition de l'Evangile.

11 janvier. — Journée de repli. La nuit se passe dehors en alerte. Le poste essuie des rafales de mitrailleuses. J'égrène mon chapelet à l'intention de mes chers parents.

6 février. — Heure d'adoration à l'église.

24 février. Départ pour Fécamp où je suis envoyé en mission pour les feuillets matricules,

25 février. — Arrivée à Amiens. Je vais vite revoir la cathédrale. Rouen. Deux heures chez Monticr.

La nuit, arrivée à Fécamp. Quelle vision. Il fait un clair de lune lumineux. J'aperçois la forêt blanche des voiles dans le port. C'est inoubliable.

6 mars. — Recevons des nouvelles alarmantes du régiment. Notre secteur a été violemment attaqué. Et dire que je n'étais pas auprès de mes copains. J'écris pour avoir d'urgence des nouvelles.

17 mars. — Je vais à Saint-Jouin dont parlent les, Essaims Nouveaux. Je visite en passant Etretat : quelle vision de la digue... ce ne sont que des chaises longues et civières ou reposent de grands blessés anglais.

J'ai vu Saint-Jouin, le Veghel, la plage, les falaises, la maison des Montier. Comme je suis ému en parcourant ces lieux dont j'ai lu tant de fois la description.

19 mars. — Communion pour Père, l'abbé C. Et J. R.

20 mars. — J'envoie aux P. une poésie sur Dominique tué où front.

24 mars. — Aujourd'hui communion pascale.

10 avril. — Retour au front. J'apprends que l'aumônier R. a été blessé.

18 avril. — Hon. m'annonce la mort de sa mère. Je songe à la violente douleur que j'éprouverais si cette terrible épreuve devait m'arriver. Oh ! comme Je voudrais revoir ma mère !

24 avril. — Je vais à la messe et à la communion pour la maman d'Hon.

27 avril. — Saint Fernand. Je songe aux embrassades maternelles et paternelles.

28 avril. — Messe et communion à S. Je demande à la Sainte Vierge de m'aider à passer un fervent mois de mai.

20 avril. — Longue lettre de T. C. Il souffre beaucoup. Je tâche de lui répondre par du réconfort. Je prie beaucoup pour lui et pour d'autres que j'ai croisés durant ces années et qui sont des désemparés ou des sceptiques.

5 juin. — Départ en première ligne. Poste U.

2 au 15 juillet. — Congé à Belfast.

10 juillet. — Je suis désigné pour faire des causeries aux soldats sur l'histoire de Belgique.

12 août. — Le général D. a écrit au colonel L. pour lui faire observer qu'il ne croyait pas qu'un gradé subalterne puisse donner avec compétence de semblables leçons... On ne me les retire pas cependant.

24 août. — Lu ce mois-ci « Poètes catholiques » de Valléry-Radot et deux tomes de Pirenne.

8 septembre. — Départ aux tranchées.

20 septembre. — Au soir sommes relevés par le 6e de ligne. Un affreux orage survient. Les routes et les passerelles disparaissent sous les torrents.

21 au 26 septembre. — Préparatifs d'offensive.

29 septembre. — Bois de Bischoote. Le levée du jour est tragique sur ce bois déchiqueté. Le bombardement se fait au-dessus de nos têtes. Poelcapelle est pris. On bivouaque dans une boue épaisse. La ligne d'attaque est à 600 mètres. Nous souffrons surtout de la soif.

30 septembre. — Des artilleurs français nous donnent des pommes de terre. Les braves cœurs. Nuit lugubre. Tués et blessés. On mange du cheval rôti. Sommes trempés. Je parviens à faire un peu de thé pour mon escouade.

Le bivouac est bombardé de quart d'heure en quart d'heure. Sommes à 1800 mètres des avancés.

1 octobre. — Forêt d'Houthulst. Nous mangeons toujours du cheval.

2 octobre. — Départ pour Savele. Route interminable car tout est bloqué. Huit heures à cheval. Enfin nous recevons les vivres.

3 octobre. — Je reçois une lettre de Tilou m'annonçant que mère est opérée. Pas d'autres détails. J'ai pleuré et j'ai le cœur serré. Que le bon Dieu me garde ma mère pour le retour.

4 octobre. — Repos. Je passe la soirée à l'église.

5 octobre. — L'aumônier me dit avoir reçu une lettre de Tilou lui demandant de me préparer à une triste nouvelle. Je pressens le malheur qui m'attend. Mère chérie seras-tu là à mon retour ?

J'ai été au salut et à confesse.

6 octobre. — Fervente communion pour ma mère. Que Dieu me la garde. J'ai été trouver l'aumônier pour qu'il me montre la lettre de Tilou. Il prétend l'avoir égarée.

Cela me trouble.

On parle de bruits d'armistice demandé par l'Allemagne.

7 octobre. — L'aumônier m'annonce qu'il célébrerait la messe pour ma mère. J'y assiste et je communie.

8 octobre. — Un mot pressant d'Hon. m'a fait aller chez lui cet après-midi. J'y ai trouvé Théo, Hon. m'a annoncé très délicatement et avec une affection sublime que ma mère était morte... Nous sommes allés tous trois à la petite chapelle et nous avons prié.

Le fiât a été bien dur à prononcer.

J'ai demandé au Bon Dieu de me fortifier et de m'accorder la grâce de mener une vie de plus en plus chrétienne et vouée à l'apostolat.

Je suis sorti plus fort. Cependant à chaque pas le cœur voulait se briser.

10 octobre. — Je reçois une lettre de Tilou qui me donne quelques détails sur la mort de mère. Pendant toute la guerre jusqu'au jour où elle s'est alitée elle était allée à l'église chaque jour. Elle est morte très pieusement à la clinique de la rue des Cendres le 2 septembre de cette année. Adrien a dit la messe pendant son agonie et a recueilli ses dernières recommandations. Elle lui a dit quelques instants avant de mourir que sa première demande en arrivant près du Bon Dieu serait de pouvoir me ramener sain et sauf.

16 octobre. — Départ pour Lichtervelde. A l'escadron dix hommes sont blessés. 17 chevaux ont été tués.

17 octobre. — Tourliout. Grand enthousiasme. Le 1er escadron marche en tête. Le régiment fait de nombreux prisonniers.

20 octobre. — Réveil à 4 h. Je suis désigné comme éclaireur. J'appelle mes hommes et explique notre mission : nous devons dépasser le 5e lanciers à Knesselaere. A Ursel nous filons. Nous sommes seuls. Des paysans nous signalent la fuite de trois boches qui out jeté leurs armes. J'active la marche, mais les flancs-gardes ne savent pas suivre. A Somergen-Baven une quarantaine de cadavres de chevaux jonchent le sol, tués hier par nos avions. Nos bêtes ne veulent pas passer près de leurs frères. Passons par les prairies. A l'entrée de Somergen nous mettons pied à terre et nous pénétrons dans le village à cinq. Un silence de mort y règne. Les volets sont baissés. Nos pas résonnent lugubrement. Nous heurtons de nos crosses quelques portes en criant : « De Belgen zijn hier ». Les portes s'ouvrent et on veut nous embrasser. L'on nous acclame. Vite nous interrogeons. Nous nous engageons dans la grand' rue qui mène au canal. A l'église nous sommes accueillis par des rafales de mitrailleuses. Nous nous flanquons dans les encoignures et nous ripostons à feu rapide dans la direction d'un wagon de vicinal d'où partent les balles. Je vais aux renseignements chez le notaire de Somergen, je rédige et j'envoie S. porter ma note à l'arrière. L'embuscade boche s'est retirée et nous la talonnons prudemment car nous ne sommes plus que trois. Arrivons à un carrefour vis-à-vis d'une drève qui mène à une ferme-château qui parait abandonnée. D'arbre en arbre nous progressons et arrivons à la ferme-château. B. qui est monté aux combles redescend en me disant qu'il a aperçu 4 boches qui installaient une pièce. Je lui dis que nous allons tirer dessus ; mais trop impatient il commence à tirer avec H.

La réponse est subite : nous sommes arrosés copieusement. Les paysans terrés dans la cave de la ferme nous disent que l'embuscade boche vient de passer : elle est composée de 25 hommes avec deux mitrailleuses. Je place S. et D, en sentinelle. Pendant qu'ils visitent les dépendances de la ferme ils sont repérés. D. Atteinte de deux balles au coeur est foudroyé. S. vêtit s'élancer ; il reçoit quatre balles. Je vais le chercher avec les paysans et je le panse. Je demande à H. qui nous a rejoints de s'assurer si D. est bien tué. En rampant il s'approche et me fait signe que c'est bien fini. S. hurle de douleur et puis tombe sans connaissance. Pendant ce temps-la les boches bombardent furieusement le village qui disparaît sous un nuage de poussière. J'envoie J. et B. chercher une civière.. 0n l'emmène. Je reste seul en action en attendant qu'on vienne chercher D. pour l'enterrer. Le village encaisse toujours. Deux gros obusiers causent d'affreux ravages. Personne à l'horizon. J'égrène furieusement mon chapelet, puis subitement je me décide à bondir jusqu'au village. Une mitrailleuse tire dans ma direction. Je cours et près de la villa du docteur je retrouve J. et S. Je leur expose mes craintes d'une contre-attaque et nous filons. J. attrape un éclat d'obus dans la fesse. Nous le pansons puis repartir. Au sortir du village, plus de chevaux. J'aperçois deux officiers dans un fossé. Le commandant me dît que l'ordre de retraite vient d'arriver et qu'il s'agit de se hâter. Sommes à bout. J'aperçois seulement que j'ai du sang sur mes manches. La crainte d'être prisonniers nous fortifie. Près d'Ursel rencontrons le 4e de ligne. Sommes sauvés. Nous nous restaurons. Le soir arrivons à Maldeghem où nous tombons de faiblesse. Les officiers m'appellent, me serrent la main.

21 octobre. — L. a rejoint avec mon cheval. Le brave garçon a attendu dans une cave.

26 octobre. — Nous sommes touches de l'enthousiasme des villes libérées. Pourvu que l'on n'oublie jamais, de combien de sang de belles et jeunes vies cette libération est achetée. II importe que nous refrénions la folie des plaisirs qui régnera après stagnation sinon tous nos morts sembleront morts en vain, et nous, les survivants nous nous sentirions au coeur comme un regret d'avoir survécu...

29 octobre. — Je ne puis aller à Somergem pour m'enquérir du corps de IX. La permission m'est refusée pour la deuxième fois.

1 novembre. — Impossible d'entendre la sainte messe. C'est bien dur aujourd'hui.

2 novembre. — Départ. Passons par Somergem. Je vais à la ferme-château. Les paysans sont effarés en me voyant, car ils me croyaient prisonnier. Quatre minutes après mon départ de chez eux 12 boches entraient dans la ferme. Ils ont dépouillé le cadavre de D.

4 novembre. -— Partons dans la direction de la Hollande.

9 novembre. — Watervliet, près de la frontière hollandaise. Messe et communion.

11 novembre. — Armistice.


Croix de guerre avec deux palmes.

Première citation à l'ordre du jour de l'armée 14-12-18.

Deuxième citation à l'ordre du jour de l'armée 17-2-19.

En appendice à ce journal de campagne, il sied de reproduire quelques passages d'articles publiés pur Fernand pendant son séjour au front.

Extrait de « L'Idéal sous les armes ». (Revue des idées directives de la Jeunesse catholique au Front belge. N° du 10 juin 1917).

...Conseillez-moi franchement, hardiment. Songez surtout que je rêve de reprendre, sitôt les armes au repos, ma bonne et fiévreuse vie de luttes. Mais pour le faire dignement et utilement, il faut n'est-il pas vrai vivre soi-même d'une vie intérieure intense.

Faites en sorte que vos avis me fassent mieux aimer le Dieu-Apôtre afin que je sois plus digne de le servir et de le faire servir par mes frères. Pour réchauffer les autres, il faut être soi-même un foyer, n'est-ce pas ?


Revue de Saint-Louis en campagne. Juin 1917.

Lorsque l'image de l'Institut se présente à nous, pourquoi, inconsciemment notre souvenir se porte- t-il vers les bonnes farces, les chahuts, les amusements du bon vieux temps ?... Et pourquoi avons- nous une sorte de honte à nous rappeler les heures les meilleures et les plus douces ?

Revenons faire une visite d'ami à notre splendide-chapelle, un pèlerinage d'ancien fidèle, désireux de revivre les saines et nobles émotions de jadis.

Avant d'entrer, ayons soin de nous dépouiller, de notre morgue et de notre « expérience »... Entrons, agenouillons-nous et méditons. Egrenons, une par une, les heures passées dans cette bonne chapelle, rappelons-nous la ferveur de nos communions, les serments qui les ont suivies, écoutons les échos attardés des sermons pleins de flamme que parfois nous qualifiâmes irrévérencieusement. Puis comparons notre vie depuis. Qu'avons-nous réalisé de nos désirs de bien faire, de mieux faire ?

Soupesons nos efforts, mesurons nos actes et si nous 1rs trouvons minimes, mesquins, sachons nous ressaisir à la lueur de cet examen loyal et incère.

Ne disons pas : à quoi bon remuer ces rêves de gosses ? Non, n'oublions jamais que la foi reçue nous devons la faire fructifier, la dilater et qu'il nous est interdit, à n'importe quelle heure de la vie, de tolérer son émiettement, sa diminution, sa stagnation. Ne cessons pas parce que soldats de continuer les traditions de l'Institut, c'est-à-dire d'être des chrétiens d'action.

Ayons une foi de soldat, lumineuse et débordante. Ne soyons pas de ces jeunes gens qui en s'abordant disent avec un soupir : « Trois ans, mon cher, comme l'on devient vieux... » Quelle résignation honteuse et quelle détresse n'est-ce pas ? Se sentir vieux alors que nous pouvons rester jeunes, forts, ardents, en venant boire à pleines lèvres aux sources intarissables de la Foi. N'ayons pas à notre âge des paroles de blasés qui sont « finis », et si nous sommes meurtris, accablés, lassés, si nous regrettons de ne plus sentir briller en nous la flamme de l'apostolat, si nous voulons enfin devenir ce que nous promettions d'être, sachons ouvrir l'Evangile. Laissons là nos romans de dix-neuf sous et ouvrons ce livre ou le clinquant fait place au tangible, au réel.

Nous y trouverons notre modèle, des exemples à suivre, les moyens efficaces de supprimer tout découragement, d'augmenter notre foi, notre piété, notre ferveur.

Si nous agissons ainsi, nous retrouverons chaque dimanche à la sainte messe la foi qui nous embrasait, lorsque nous priions dans notre radieuse chapelle de Saint-Louis.

L'honneur de se dire ancien de Saint-Louis ne consiste pas à faire miroiter aux yeux des autres l'éclat d'un établissement renommé pour sa gloire et sa valeur, mais il réside dans la continuation d'un passé que nos prédécesseurs ont irradié de foi, et dans l'entier accomplissement de nos devoirs de croyants.

Que la vie nous soit accueillante ou cruelle, nous aurons tous nos heures de réminiscence... Sachons éviter qu'elles soient assombries et empoisonnées par la vision de notre infidélité et de notre ingratitude.

Epargnons à nos bons et dévoués « profs » dont nous aimons à rappeler le zèle, les « manies » et même les sévérités, l'amertume de dire un jour : « Un tel... c'était un bon garçon... dommage qu'il ait flanché... »


Revue de Saint-Louis en campagne. Juillet 1917.

Ce temps pascal de 1917 nous a-t-il apporté ce que nous étions en droit d'attendre de lui ? Nous sommes-nous interrogés dans le secret de l'âme, afin de nous assurer si nous nous sommes mis à l'unisson de la Résurrection du Christ ? Avons-nous répondu aux pressantes supplications de la Liturgie, incitant les fidèles à s'amender, à s'ausculter la conscience, à ressusciter à une vie meilleure et plus chrétienne ? Nous nous plaignons tous de l'abrutissement et de la torpeur de nos intelligences ; certains redoutent même d'affronter la lutte pour l'existence qui reprendra aiguë et violente dans des demains incertains. Nous sommes « anémiés » intellectuellement : de là les rancoeurs, les plaintes... Secouons-nous et demandons-nous en toute humilité si nous n'avons pas trop négligé de recourir aux sources de régénération, d'espérance, de confiance que la Foi offre à tous les coeurs sincères.

Que de lacunes dans notre vie religieuse depuis la guerre. Nous connaissons trop peu notre religion pour la vivre avec l'intensité désirable. Nous ignorons la beauté de notre doctrine, sa grandeur, sa puissance, sa rigueur. Comment dès lors pourrait-elle être pour nous ce principe de vie qui doit diriger toutes nos actions ? Nous n'avons trop souvent du chrétien que le nom, l'étiquette, le vernis.

Ne l'oublions pas. Ce temps de guerre peut et doit être un temps de préparation, un relais où chacun doit entreprendre son examen de conscience et celui de sa patrie pour qu'à la tragique lumière des événements, il puisse s'arranger une nouvelle vie qui soit profitable à la religion et à la Belgique.

Sachons donc nous mettre dés maintenant à la tâche avec générosité et enthousiasme. Songeons aux rêves d'apostolat d'avant-guerre, discutons nos projets dans nos correspondances, afin d'être prêts aux moissons abondantes d'après-guerre. Il est de notre devoir de ne pas les laisser pourrir sur place. El puis méditons quelquefois une des belles pages de l'Evangile : appliquons-nous ces mots du P. Sertillanges :

«Faire de la vie du matin au soir et du soir au matin, du sommeil, du repos, du jeu, de la conversation aussi bien que du labeur et de la prière, un événement religieux, un rite d'éternité dans le temps provisoire, c'est la pensée chrétienne. Et c'est l'effort de tous ceux qui la comprennent vraiment, nul n'eut chrétien que dans la mesure où il s'y adapte. »

Vie de séminariste, de moine, que cela ?

Non. C'est le programme de ceux qui ne veulent pas garder de leurs années de guerre le triste souvenir d'années de dissipation, de négligence et d'oubli de leur foi.


Revue de Saint-Louis en campagne. Septembre-octobre 1918.

L'effrayante longueur de cette guerre entraîne les jeunes du front à négliger leur vie chrétienne et n tolérer le dépérissement de leur foi. A force de redire la fameuse ritournelle « C'est la guerre » nous en sommes arrivés à excuser trop facilement nos faiblesses, nos défaillances, nos fautes. Cette mentalité d'insouciance religieuse amène des heures longues de dégoût où le souvenir des temps où nous étions d'ardents pratiquants vient nous relancer... Révolte tardive de tout ce que nous regrettons : enthousiasme pour le bien, passion pour le beau, force contre le mal. Il est temps de nous arrêter en si mauvaise route parce que ce n'est pas impunément que l'on abandonne ce qui captivait nos âmes de vingt ans. Nous vivons d'un minimum de foi, d'une parcelle de religion et, ce qui est pire, nous nous en contentons.

Pourtant ni les exemples ni les enseignements no nous manquent pour réagir et j'en veux citer quelques-uns. Témoignages irrécusables puisqu'ils nous sont transmis par des combattants de cette guerre, et, si nous devons les pleurer comme des frères d'une même génération, nous devons nous hausser jusqu'aux splendeurs de leur idéalisme et acquérir le degré de vie chrétienne qu'ils possédèrent. A cette condition nous serons dignes de faire leur relevé.

C'est d'abord Latil, cité par Massis dans le « Sacrifice », livre que je recommande à ceux qui se sentent lassés, et, disons le mot abrutis. « Jamais, malgré tant de choses affreuses et décourageantes, je n'ai perdu de vue l'élément spirituel qui domine tous les autres dans cette guerre, qui rend belles et bonnes les pires souffrances et permet toutes les espérances. » Comme nous la sentons vraie cette pensée d'un soldat et d'un chrétien et comme l'on découvre soudain la cause de nos abattements, de nos regrets. Il ne permettait pas à la guerre d'éteindre la flamme de sa Foi, et que la journée fût attristante ou animée, elle restait pour lui une page de vie chrétienne.

Lotte, le vaillant lutteur catholique, qui devait mourir face aux boches, l'avait dit catégoriquement : « Ce que les catholiques doivent produire en ces temps d'incroyance et de stérilité, c'est l'enrichissement de leur vie spirituelle. » Il ne voulait pas, lui, l'incroyant de naguère, d'un christianisme étroit, mais il le comprenait emplissant toute la vie.

Psichari, le regretté Psichari, converti à la veille de la guerre, avait prévu le rôle dévolu aux générations d'aujourd'hui pourvu qu'elles reviennent à Dieu. « Une, deux générations peuvent oublier la Loi, se rendre coupables de toutes les ingratitudes, de tous les abandons, mais il faut bien à l'heure marquée que la chaîne soit reprise et que la petite lampe vacillante brille de nouveau dans la maison. »

Et pour hâter ce retour des prodigues, pour asseoir solidement l'ouvrage de ces ouvriers de la onzième heure, il dictait à tous cette parole que nous devrions buriner dans nos volontés : « Je crois bien que c'est lorsqu'on est le plus abattu que l'on doit désirer avec le plus d'amour l'Eucharistie ».

Ainsi parlaient des soldats qui se sont sacrifies. Afin de ne pas démériter d'eux, écoutons leurs conseils, écartons le camouflage que nous avons échafaudé pour y abriter nos chutes, nos faux-pas, nos paresses, puis regardons la guerre en face.

Oui regarder la guerre en face, parce que après quatre ans, notre vie reste aussi fragile, aussi précaire qu'au premier jour... Mais notre âme, c'est- à-dire le talent qu'à travers toutes les difficultés et en dépit de toutes les circonstances, nous devons faire fructifier, notre âme, l'avons-nous purifiée préparée pour le départ toujours imminent ?

Que nous réserve cette cinquième année de guerre ? Nul ne le sait. Du moins soyons assez prévoyants pour être prêts, partout et toujours, à toutes les éventualités. Demandons au Seigneur de nous soutenir dans nos heures de souffrance, d'avoir pitié de notre pusillanimité. Prions-le avec l'irrésistible sincérité de soldat qui animait Psichari, avec l'inlassable ténacité qui faisait dire à Lotte : « Tu auras des moments de sécheresse et journal de guerre de doute, tiens plus fort ; c'est au moment où on est le plus sec que la prière porte le mieux. »

Oui, à nous de commencer l'étape ; le Christ d'Emmaüs viendra à notre rencontre.


« Un Belge de vingt ans ». — Biographie de Louis de Lâliéux de la Rocq, publiée par Fernand Tonnet, au lendemain de la guerre 14-18. (Vromant, Bruxelles).

De cet ouvrage le Cardinal Mercier a fait l'éloge suivant : « a biographie tracée dans ces pages impressionnantes est un appel à la virilité patriotique et chrétienne, une exhortation à1a sainteté ».

Introduction. — Ces pages célèbrent une jeunesse et un sacrifice.

Parmi ceux que pleure notre génération Louis de Lalieux mérite une place d'honneur dans notre souvenir. Nous saluions en lui une nature d'élite, toute débordante de générosité, de droiture, d'enthousiasme, et nous avancions dans la vie tout heureux de sentir à nos côtés cet admirable compagnon.

Il est tombé en pleine vaillance... mais sa mémoire suppléera à notre indigence et au désarroi de nos cœurs...

Nom devons transmettre si la jeunesse d'aujourd'hui qui ne connaîtra pas les souffrances de nos amitiés brisées, le legs de nos morts pour qu'elle se souvienne et qu'en se souvenant elle soit virile, ardente et fière...

Louis de Lalieux, par les éminentes qualités de son cœur et pur sa forte intelligence, incarnait un de nos brillants espoirs. Il fui luit que lussent monnayés les trésors de ses lettres et de ses notes afin que les cadets pussent mieux s'approcher des son coeur et en recevoir les recommandations impérissables.

C'est à un loi sentiment de gratitude et de piété que répondent ces humbles pages.

Délions nos coeurs, déblayons-les pour pouvoir y faire vivre dignement nos grands disparus; que bienfaisante influence qui s'élève de leurs, tombes trouve toujours en nous une fibre intacte et généreuse, une pensée de reconnaissance émue.

Alors, mais rien qu'au prix de cet alors, nous coopérerons aux moissons d'avenir dont leurs pauvres corps ouverts ont été les premières semailles. Jeunes de Belgique, songez à vos aînés, préparez- vous par la noblesse et la pureté de votre jeunesse à ce rôle d'héritiers. Ne désertez pas le sillon pour courir au marais.

Rescapés d'hier, survivants étonnés et désemparés, songeons ceux qui furent nos amis, nos conseillers, nos confidents et qui ne sont pas revenus. Vous, les Bruyère, les Taymans, les Mois, les Attout, les de Wouters... en qui nous pleurons tous les tombés sous un ciel d'offensive ou dans l'horreur des bombardements et dont les aines ont passé de l'héroïsme à l'éternité : Vous pour qui nous prions, désolés, sur la terre

Priez au ciel pour nous.

Et toi, de Lalieux, pauvre et douloureux blessé, souffrant isolé dans une ambulance, offrant tes maux au Christ, semant malgré tout l'espoir et la confiance, charitable jusque dans l'agonie... mort le chapelet aux doigts à l'heure où le jour s'endeuille, que ton âme était belle et comme Dieu a eu pitié de nous, les faibles, les embourbés, les « rivés au sol », en nous laissant cette consolante vision de la voir s'envoler sur un essaim d'Ave.



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