Ch. 3 - La Jeunesse Syndicaliste



LA JEUNESSE SYNDICALISTE (1919-1924)


Après avoir fait partie de l'armée d'occupation en Allemagne pendant six mois, Fernand obtint son congé de libération.

Résolu à ne jamais travailler pour le lucre, il se consacra immédiatement aux tâches d'apostolat.

Le patronage de Laeken Notre-Dame avait organisé, en 1915, un syndicat d'apprentis. En 1919, on donna à ce groupement le nom de « Jeunesse Syndicaliste » et on l'étendit à tout l'arrondissement de Bruxelles.

Fernand fit partie de l'équipe des propagandistes qui, en quelques mois, établirent des sections de Jeunesse Syndicaliste à Cureghem I. C., Molenbeek-Saint-Jean, Schaerbeek S. S., Laeken S.R., Basilique, Etterbeek, Boendael, Uccle, Scheut, Forest, Sablon, Saints Jean et Nicolas, etc., etc.

Ce mouvement déborda bientôt l'arrondissement de Bruxelles ; il gagna Nivelles, Braine-l'AlIeud, Tubize. En 1923, il avait atteint toute la Wallonie.

La Jeunesse Syndicaliste publia un bulletin mensuel qui, en l'espace de quatre ans, forma un tome très important de l'histoire de l'apostolat auprès de la jeunesse ouvriers de notre pays. Le 26 février 1922, au cours d'une journée d'études, Fernand exposa, devant ses auditeurs enthousiasmés ce qu'il entendait par esprit syndical :

« L'esprit syndical se manifeste par l'idéal professionnel et par l'honnêteté professionnelle. Ces points ont été traités dans les leçons de ce matin. L'esprit syndical se manifeste ensuite par votre camaraderie, voire obligeance, votre serviabilité. Camaraderie à l'atelier, mais camaraderie élevée, supérieure, qui veut atteindre le cœur de son compagnon en lui montrant la beauté d'une vie d'ouvrier, auréolée par la vie chrétienne. Pour donner une affection comme celle-là, il faut que l'on soit irréprochable et intact de tout soupçon, de toute souillure, de tout vice. L'esprit syndical doit se manifester par la volonté énergique que vous mettrez à lutter contre les passions qui tuent dans le coeur de tant de vos compagnons toute idée de pureté, de beauté, de bonté, de joie. Et ici j'ai surtout en vue l'influence que vous devez acquérir pour montrer à vos camarades que les rapports entre jeunes gens et jeunes filles tels qu'ils sont compris maintenant par la plupart de vos compagnons de travail ne sont qu'une caricature de l'amour. A vous de leur montrer que les fiançailles, que le mariage ne sont pas ce que des compagnons vicieux ou tarés vous représentent. Il faut que par la correction et la beauté de votre vie privée, vous ayez le droit de vous adresser très fraternellement, mais aussi très vigoureusement à vos camarades en leur disant : « Ne continuez pas à gaspiller votre jeune cœur, en « courant après trente-six jeunes filles », en les entraînant au mal. Cessez de voir dans la jeune ouvrière un objet de plaisir. Voyez en elle la mère de demain qui ressemblera à celle qui vous a donné le jour. » Une classe ouvrière dont on pervertira toujours les jeunes filles ne pourrait devenir une classe respectée dans la société ; son relèvement deviendrait impossible, puisque ce sont les mères qui font les caractères de leurs fils. Redevenez de beaux jeunes hommes sachant vous maîtriser. »

A côté de cette éducation sentimentale, de ce respect de la chasteté, vous aurez à stimuler vos compagnons dans la lutte contre certaines laideurs. Qu'ils veillent à leur maintien en rue, en train, en tramway. Qu'ils soient sobres. Combattez en eux l'usage des boissons fortes, l'usage abusif du tabac. Donnez-leur quelques conseils d'hygiène, de propreté corporelle... Combattez aussi chez vos camarades cette abrutissante passion sportive, cette folie de la danse : les deux occupations exclusives du dimanche pour des milliers de vos compagnons.

Resterons-nous indifférents en voyant vivre à nos côtés tant de frères pour qui la vie se limite à l'horizon d'un terrain de football ou à l'orchestrion d'une salle de danse ?

Enfin l'esprit syndical se manifeste dans votre exactitude à payer vos cotisations, dans l'assistance régulière aux réunions, dans votre propagande individuelle, dans votre désir acharné d'étudier les questions qui intéressent la jeunesse ouvrière. Lisez beaucoup, étudiez. Parcourez l'histoire du mouvement ouvrier anglais, vous y verrez le courage déployé par de pauvres ouvriers sans instruction, qui se mirent à étudier pour mener leurs frères vers plus de bonheur.

Notre esprit syndical s'inspire de notre christianisme. Nous ne serons jamais des violents, des haineux, des envieux. Nous ne croyons pas à la violence comme vertu sociale. La pratique de la vie chrétienne nous permettra, nous obligera même à ne plus vivre que pour nous dévouer an Christ et à nos jeunes frères des ateliers et des usines.

Ce grand travail qui se fera pendant des années ; loin des Congrès retentissants, sans bluff, sans tam-tam, exigera le don entier de nous-mêmes. « Les uns sèment et les autres moissonnent » a dit Notre-Seigneur; acceptons d'être les semeurs perdus dans la clarté incertaine du matin, semant avec patience, en recommençant un sillon après, un autre sillon, nous fatiguant, usant nos santés dans les soirées de propagande, dans des visites à domicile, dans des réunions, mais songeant avec une immense joie au bonheur de ceux qui viendront après nous.

Il en est tant parmi les jeunes ouvriers qui continuent de vivre sans savoir qu'un jour a vécu un pauvre comme eux, qui, après avoir travaillé de ses mains, s'est mis à prêcher le long des roules et sur les places des villages, guérissant les malades d'alors comme il guérirait aujourd'hui les tuberculeux et tuberculeuses de nos taudis ouvriers, puis s'offrant aux bourreaux pour que de sa grande mort jaillisse une vie meilleure pour les hommes.

Il faut que nous continuions notre travail pour conquérir plus de camarades ; il faut que cette pensée : « Le Christ n'est pas encore né dans des milliers d'âmes de jeunes ouvriers » nous tourmente, nous inquiète et nous pousse à partir à la recherche de nos frères et à travailler à la guéri- son de leurs misères morales et matérielles.

« Ce n'est pas tout de faire vos prières avant de vous coucher, jeunes gens, disait, il y a trente ans, un des chefs du syndicalisme anglais, vous avez encore d'autres obligations religieuses, vous devez adoucir la vie des plus faibles. »

Mes amis, j'ai confiance en votre apostolat de demain. Lorsque les difficultés s'amoncelleront sur votre route, lorsque vous douterez du succès de notre petit mouvement, lorsque vous aurez échoué dans certains de vos efforts lorsque vous serez près d'être découragés, relisez la vie de l'apôtre saint Paul.

L'Eglise, ce matin, nous rappelait dans l'épître de la messe, une des plus sublimes pages de sa doctrine. Saint Paul y célèbre la charité fraternelle en des termes que nous devons redire comme une prière. N'oubliez jamais ce que fut la vie de saint Paul, ses dangers, ses supplices, ses fatigues, ses audaces; et par-dessus tout, cette tenaillante angoisse du salut des âmes qui dévorait son cœur. Songez à cet exemple, à cette vie, lorsqu'il fera « noir » en votre âme, relisez son testament, lorsque parvenu au terme de sa vie si active, à la veille d'être mis à mort, il déclare : « J'ai combattu le bon combat, j'ai fini ma course, j'ai gardé la foi. Maintenant Dieu me lient en réserve la couronne de justice que le Seigneur, le juste Juge, me décernera en ce jour-là, ainsi qu'à tous ceux qui attendent avec amour son avènement glorieux. »

Je souhaite qu'au soir de votre vie, vous puissiez redire ces paroles de saint Paul.

(« La Jeunesse Syndicaliste », numéros de mars et avril 1922)



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