Ch. 7 - Arrestation, Captivité, Mort



ARRESTATION, CAPTIVITE, MORT (1943-1945)


F. T. ne fit jamais partie d'un organisme officiel de résistance. Atteint par les gaz pendant la campagne 14-18, il souffrait d'une affection d'asthme qui, bénigne pendant les années qui suivirent la guerre, était insensiblement devenue plus intense et l'astreignait à certains ménagements. Durant les années 1940-1943, F. T., comme l'immense majorité de ses compatriotes, conserva un attachement immuable à sa patrie meurtrie.

Dès le début du mouvement rexiste, il en avait décelé les erreurs, et n'avait pas hésité à se séparer de ceux qui se laissaient aveugler par les théories de l'ordre nouveau. « Dans cette question, écrivait-il à un de ses amis, le 13-11-35. Je me range du côté de l'épiscopat. Tu préfères suivre une autre orientation, et tu le fais avec une âpreté qui doit éloigner de la maison de vrais amis. Entre les chefs rexistes que tu suis aveuglément et ceux auxquels j'obéis, je n'hésiterai jamais. Ce n'est pas la première fois dans ma vie que je dois opter entre mon devoir et l'affection ...J e t'assure que je garderai précieusement te souvenir de ces exquises soirées familiales que j'ai pu vivre sous ton toit. »

Jusqu'au jour de son arrestation, il poursuivit la publication des bulletins d'A. C. H. et des Feuilles Familiales, mais jamais il ne voulut qu'une seule ligne des textes qu'il faisait imprimer ou dactylographier fut soumise à la censure allemande. II ne fit aucune instance, pour obtenir, de l'occupant une autorisation quelconque en faveur de l'A. C. H., considérant de semblables démarches comme de la flagornerie. Il n'écoutait pas les émissions radiophoniques contrôlées par les Allemands et ne lisait pas davantage la presse à leur dévotion. Il fut toujours au cours de ses visites d'équipes d'A. C. H. le messager discret des nouvelles optimistes.

Enfin avec les prisonniers militaires il eut une abondante correspondance et il fut un ardent propagateur des journées paroissiales de prières organisées pour les absents. C'est à consoler leurs familles, à les aider de ses conseils et de ses modestes ressources pécuniaires qu'il s'appliqua avec le plus de ferveur.

Quoi qu'on en ait dit ou écrit, F. T. n'a pas été emprisonné à cause de ses sentiments patriotiques ou à l'occasion de son apostolat dans les rangs de l'Action Catholique. Sa détention et sa mort furent les conséquences d'une dénonciation qui l'avait impliqué comme inculpé secondaire ou peut-être, comme simple témoin, dans une vaste affaire en instance devant les tribunaux allemands.

A la suite de deux visites que lui avait faites au secrétariat de l'Action Catholique des Hommes à Bruxelles un certain Monsieur N., F. T. reçut le 21-6-43 la communication suivante :

Gruppo Geh. Feldpolizei 530 Brussel den 21 6 43

I Commissariat

Tgb Nr

Verladung


Sie werden ersucht, sich am Donnerstag den 24 6 43 um 8 Uhr, auf der Dienstelle rne Traversicre Nr 6 Zimmer 15 (II. Stock) einzufinden.

Herren Fernand Tonnet IA

rue dés deux églises Nr 80

(Name)

Dienstgrad

Fernand se rendit rue Travcrsièrc au jour et à l'heure fixés.

Comme il ne fut pas arrêté à la suite de cet interrogatoire, il a pu en révéler les détails et même les consigner dans un écrit.

On lui montra tout d'abord la photographie de ce Monsieur N. qui s'était présenté rue des Deux Eglises, et on lui demanda s'il se souvenait de l'avoir reçu plusieurs fois dans son cabinet de travail. Comme F. T. feignait de ne pas se rappeler ces visites, le magistrat allemand résuma immédiatement les idées échangées entre N. et F. T. au cours de leurs conversations rue des Deux Eglises.

F. T. fut bien forcé de reconnaître qu'il avait vu N. à deux reprises très brièvement, et qu'au cours de ces entretiens, il avait répondu à N. que les questions qu'il soulevait devant lui échappaient g sa compétence ; F. T. ajouta qu'il avait également déclaré à N. qu'il estimait qu'il était prématuré de vouloir étudier en ce moment en Belgique les réformes sociales à réaliser après la guerre.

Le juge allemand poursuivit : « Il résulte d'aveux de N. qu'il vous a demandé l'autorisation de tenir rue des Deux Eglises, une réunion avec ses associés ».

F. T. a nié avoir donné cette autorisation.

Après avoir essayé vainement d'obtenir une autre réponse, l'enquêteur conclut : « Vous avez de la chance que cette réunion n'a pas eu lieu chez vous ».

La troisième question abordée fut la suivante :

« Pourquoi n'avez-vous pas dénoncé N. aux autorités allemandes, alors que vous saviez qu'il avait été parachuté ? »

F. T. Répondit : « Je n'ai attaché aucune impôts tance aux conversations qu'il a eues avec moi. »

L'officier insista : « Vous deviez supposer qu'il avait d'autres objectifs à poursuivre en Belgique. »

F. T. Reprit : « Il ne m'a parlé que de problèmes sociaux ».1


Enfin le magistrat allemand essaya au cours de l'interrogatoire de surprendre un mot de F. qui aurait pu établir que certaines relations existaient outre lui et un Monsieur R. de Namur. F. T. répondit invariablement que ce Monsieur R. ne s'était pas présenté dans ses bureaux de l'A. C. H. et qu'il ignorait son lieu de résidence.

F. T. signa sa déclaration et fut remis en liberté.

*
**

Pendant le mois de juillet 1913, F. T. poursuivit son travail à l'A. C. H. il refusa de se cacher parce qu'il craignait que l'autorité allemande n'usât de représailles envers un de ses frères ou une personnalité de l'A. C. H.

Le 10 août 1943 des soldats de la Feldpolizei sont venus l'arrêter rue des Deux Eglises. On n'a fait aucune perquisition dans ses appartements.

Prison de Saint-Gilles
(Bruxelles) (août 1943)


F. T. fut enfermé dans la cellule 128 de la prison de Saint-Gilles (Bruxelles).

La seule lettre qu'on ait reçue de lui au cours de toute sa captivité est datée de Bruxelles-Saint-Gilles 15 août 1943 ; elle fut adressée à son frère Adrien, curé de Genval. En voici les passages principaux :

Bien chers frères. Je suis en bonne santé. Le régime de chambrée me rappelle ma vie de soldat. Malgré mon entourage bruyant, je parviens à réfléchir et à prier un peu, aux moments de silence. J'ai ici mon Missel et mon Nouveau Testament. Heureusement. Donc tranquillisez-vous...

Qu'Adrien montre cette, lettre à Monseigneur Picard et rassure de la fidélité de mon souvenir quotidien. Que les chères Sœurs et Boris se rassurent aussi à mon sujet et qu'ils reçoivent mes remerciements chaleureux... Les journées ne paraissent pas trop longues. Evidemment je dois me mêler à la vie de mes sept compagnons de cellule. On cause, on discute, on stimule, on encourage, et le soir survient assez vite. Pendant la journée je puis réciter tout un rosaire en circulant dans notre grande cellule. Je n'oublie aucun de mes frères, ni mes belles-sœurs, ni mes neveux et nièce... »

Le 25 août 1943 on apprenait que son dossier se trouvait au tribunal militaire, rue des Quatre-Bras, auprès du Kriegsgerichtrat SCHMITT, sous les numéros III/V371/43.

On sut bientôt qu'il n'était plus à la prison do Saint-Gilles.

Esterwegen
(fin août 1943 - 21 mars 1944)


F. T. arriva au camp de répression d'Esterwegcn (Hanovre) à la fin du mois d'août 1943.

Ce bagne avait pour horizon la région sombre et désolée de Papenburg où le regard n'aperçoit que landes, tourbières et marais. Il était traversé par une allée centrale qui séparait les baraques des détenus allemands de celles qui étaient destinées aux prévenus belges et français. Chaque baraque était partagée en dortoir, réfectoire et lavoir pour des groupes variant entre cent et deux cents hommes.

F. T. dut se soumettre avec ses compagnons aux pénibles formalités de l'introduction dans un bagne

allemand, qui consistaient en une séance d'avilissement de la personne humaine. La mise plus ou moins décente qu'ils avaient conservée à la prison de Saint-Gilles et pendant le voyage se métamorphosa après une heure de brimades en un accoutrement grossier. F. fut affublé d'une veste noire avec brassard jaune et d'un pantalon bleu ; il était chaussé de sabots et coiffé d'un béret. 11 pénétra ainsi dans la baraque numéro 3.

Son travail à Esterwegen consista soit à trier des munitions dans le camp soit à dérouler d'anciens condensateurs électriques à l'intérieur de la baraque. Cette seconde occupation offrait souvent aux prisonniers l'occasion de se ménager des moments de répit qu'ils utilisaient selon leur convenance ; F. lisait alors devant quelques amis les prières de la messe du jour dans son missel et les commentait. A la fin de la journée il récitait le chapelet et la prière du soir. C'était une légère suppléance au manque absolu de secours religieux.

A cette époque, la maladie caractéristique du camp fut celle de la faim. F. T. en souffrit beaucoup comme tous ses compagnons, mais il conserva néanmoins un puissant dynamisme spirituel. Parmi les détenus il retrouva des membres de l'Action Catholique des Hommes et d'anciens Jocistes. Il eut avec eux de nombreuses conversations au cours desquelles les courages se relevaient et l'espérance refleurissait. Et quand on pouvait organiser une séance de conférences ou de déclamations, F. y participait volontiers.

F. T. fut désigné pour faire partie d'une commission chargée d'apaiser les différends entre prisonniers.

Une des rares joies de F. à Esterwegen fut celle qu'il éprouva avec ses compagnons pendant la nuit de Noël 1943. Au moyen de déchets de vieux condensateurs le réfectoire de la baraque numéro 3 avait reçu un décor qui évoquait les neuf provinces belges : on lui avait également assuré le recueillement d'un sanctuaire. Au cours de cette veillée il n'y eut pas sur toute la terre une église où les prières furent plus ferventes que dans cette baraque de détenus. Pendant la cérémonie, les surveillants du camp firent irruption dans le réfectoire, niais ils s'arrêtèrent interdits devant ces hommes en prières qui, avec la piété des chrétiens des Catacombes, redisaient à leur façon : « Christus natus est nobis, venite adoremus. Le Christ nous est né ; venez, adorons-le ». Et pour une fois, les gardes-chiourmes se retirèrent sans avoir vociféré.

Le 21 mars 1944, F. T. quitta Esterwegen avec un convoi de prisonniers envoyés à Bayreuth. On suppose que cette mesure fut prise à la suite de plusieurs évasions de détenus et de la découverte da postes clandestins de T. S. F. dans les baraques. Le voyage s'effectua en train de voyageurs et dura deux jours. Paul Garcet, ancien trésorier général de la J.O.C, accompagnait F. T.

Prison de Bayreuth (Bavière) 
(22 mars 1944 - décembre 1944)


A Bayreuth les prisonniers furent employés à de pénibles travaux, F. T. connut d'abord le régime de l'atelier (grande cellule), où il fit des découpures de vieux cuirs ; ensuite il fut placé dans une petite cellule où l'on défaisait les coutures de vieux uniformes de tués et de pendus. Pendant le travail, F. conversait intarissablement avec ses voisins. Parfois il interrompait son labeur, ouvrait lentement son étui à lunettes, en extrayait un bout de papier sur lequel au moyen d'un minuscule crayon il écrivait un mot ou deux ; après quoi il replaçait soigneusement le chiffon dans l'étui qu'il refermait méticuleusement. Alors il reprenait sa besogne. Le missel de F. retrouvé plus tard à Dachau contient une dizaine de feuillets noircis de notes brèves écrites ainsi à Bayreuth selon un procédé mnémo-technique.

A cette époque, Fernand Tonnet avait maigri de dix kilogs.

Nonobstant leurs souffrances physiques, les prisonniers de Bayreuth conservèrent un moral qui ne perdit jamais rien de son énergie. Ils purent parfois assister à la Sainte Messe et communier. Chaque jour, au cours d'une promenade de vingt minutes, ils conversaient trois à trois et s'encourageait. On assure qu'alors la compagnie de Fernand Tonnee était recherchée et qu'on l'écoutait avec avidité.

A Bayreuth. Fernand Tonnet redevint le soldat de 14-18 qui savait se débrouiller. Il avait un crayon, an porte-plume et de l'encre, du fil, des aiguilles, des boutons ; sa brosse à dents était suspendue à un fil de fer fixé an mur par un clou. A la suite de démarches entreprises par un médecin belge prisonnier, il put disposer de livres de la bibliothèque de la prison. Et surtout, il eut la consolation, à la fin d'une neuvaine faite à cette intention avec son ami Alb. Roberfroid, de rentrer en possession de son missel.

Quotidiennement, à l'heure où le travail cessait, Fernand Tonnet écrivait sa lettre à Paul Garcet, il rédigeait ensuite des bulletins liturgiques en se servant de son missel et les faisait parvenir à tous ceux qui désiraient une aide spirituelle.

Les notes marginales du missel de Fernand Tonnet que nous reproduisons plus loin font quelques allusions à Bayreuth : elles nous renseignent sur la mort édifiante de Henri Noël le 3 avril 1944, le froid rigoureux jusqu'au 25 mai 1944, l'insuffisance de la nourriture, la confession collective, la communion et la messe à 14 heures le jour de Pentecôte 28 mai 1944, etc. C'est à Bayreuth que le chanoine Questiaux rédigea, le 20 juin 1944, une belle traduction de Hymne de Laudes de Marie Médiatrice dont on retrouve le texte dans le missel de Fernand Tonnet.

Le 1er décembre 1944, une colonne de prisonniers, enchaînés deux à deux, quitta Bayreuth pour le camp d'extermination de Dachau (Haute-Bavière), Fernand Tonnet et Paul Garcet en faisaient partie, toujours en qualité de prévenus.

DACHAU

(1er décembre 1944 — 2 février 1945)


Le R.P. De Coninck SJ. qui aperçut Fernand Tonnet le jour où le convoi de Bayreuth arriva à Dachau fut frappé d'étonnement en voyant son visage hâve et ses membres décharnés ; il conservait cependant sous un voile de souffrance physique son bon sourire de toujours.

Fernand Tonnet fut enfermé au block 17, chambre 1 où se trouvaient entassés des prisonniers de l ou tes les nations occupées par r Allemagne.

Le R.P. Riquet SJ. qui vécut avec lui dans ce block du 6 au 22 décembre a fait, de son commerce avec Fernand Tonnet, la relation suivante :

« C'était un homme charmant, très doux, très discret, profondément charitable, toujours soucieux de rendre service. J'ai admiré sa connaissance étendue de la littérature catholique et théologique contemporaine et son souci de savoir quelles étaient les dernières parutions intéressantes. Avec quel enthousiasme il me parlait des ouvrages du P. Lebreton ou du P. Prat et du P. Grandmaison. Longuement je l'ai interrogé sur ces unions paroissiales d'hommes dont il s'occupait activement. Tout cela intéressait infiniment plus que les petites chicanes de chambrée. A cette chambre 1 du block 17, nous étions quarante prêtres venus de Mauthausen. Des Polonais nous apportaient la sainte communion et Fernand Tonnet y participait avec joie. Nous n'avions aucun travail, à peine quelques corvées de soupe. Le chef de block et le chef de chambre, bons catholiques autrichiens, maintenaient l'ordre et la discipline sans cris et sans coups. La nourriture était insuffisante. L'entassement était pénible : deux ou trois prisonniers par lit, et trois étages de lits superposés. »

Pendant le mois de décembre 1944, chaque prisonnier beige de ce block reçut de la Croix-Rouge un petit colis contenant du sucre et du thon. Quand on eut terminé la distribution de ces colis, on constata qu'il en manquait un. Fernand Tonnet accepta volontiers d'en être privé. Quand quelques jours plus tard il reçut à son tour son colis, il en répartit tout le contenu entre ses voisins.

Le 1er janvier 1945, Fernand Tonnet qui souffrait de dysenterie fut transféré au block 29, chambre 2. Il séjourna pendant quelques jours à la chambre 3 et puis revint à la chambre 2 près de Paul Garcet.

Dans ce block 29, Fernand Tonnet ne fréquenta plus que quelques amis et mena une vie de prières et d'abandon à Dieu. Après avoir recueilli le dernier soupir de Paul Garcet, il se prépara lui-même silencieusement à la mort.

Vers la fin de janvier, tandis qu'on désinfectait le block 29, Fernand Tonnet accompagna les détenus à la salle des douches, où pendant une journée glaciale, la consigne fut d'attendre sans vêtements la fin de la désinfection du block et des habillements. Le soir, les hardes encore humides furent enfin endossées, et tandis, que la neige tombait à gros flocons, le groupe des désinfectés regagna le block 29 dont on avait enlevé les paillasses.

Fernand s'étendit comme les autres sur les lattes des couchettes.

Les jours suivants son état dysentérique empira.

Le 1er février 1945, tandis que son ami Maurice Jamnée qui avait partagé sa captivité depuis Esterwegen, se penchait fraternellement sur lui pour essayer de lui faire avaler une cuillerée de soupe, Fernand Tonnet lui demanda de ne plus lui en présenter parce qu'il ne parvenait plus à en supporter même l'odeur. Il lui montra alors deux étuis à lunettes dans lesquels il avait dissimulé ses ultimes messages et lui confia le soin de les recueillir après sa mort pour les porter, après la libération, à ses frères tant aimés. Ensuite il se recommanda aux prières de Maurice Jamnée.

Le 2 février 1945, Fernand Tonnet vit poindre l'aurore du jour de la Purification de la Sainte Vierge, à laquelle il avait si souvent demandé de prier pour lui à l'heure de sa mort.

Alors loin de tous ceux qu'il avait aimés ici-bas, niais bien près de son Dieu, il ferma les yeux à la lumière du monde qu'il avait vue pendant cinquante ans. Fernand ne pouvait plus voir désormais que la lumière de l'éternité.

Telles furent sa vie et sa mort.



Notes


1De cette interrogatoire, il serait imprudent de déduire que N... a dénoncé F. T. ou a fait lui-même des aveux aux Allemands

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