Fernand Tonnet, Président-Fondateur






FERNAND TONNET

PRÉSIDENT - FONDATEUR
DE LA
JEUNESSE OUVRIÈRE CHRÉTIENNE
1894 – 1945

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CAUSERIE D'HENRI TONNET


LIBRAIRIE SAINT-LUC
50, RUE DE LA MONTAGNE.
BRUXELLES


Un exemple et un sacrifice, voilà les deux plus grandes choses que puissent être les hommes.

J. BARBEY D'AUREVILLY

Cette causerie a été donnée à Clichy le 13 novembre 1946 sous la présidence de M. Fernand Bouxom, vice-président de l'Assemblée Nationale. Elle fut répétée le lendemain à Paris, au siège des œuvres de la paroisse Saint-Séverin, puis le à Rouen, aux Philippins.

Plus tard nous l'avons rééditée à Lille, à Reims, à Valenciennes, à Hazebrouck, à Clermont-Ferrand, à Annonay (Ar dèche) et, en Belgique, nous en reprîmes l'essentiel à de nombreuses tribunes.

Elle a été l'occasion d'émouvantes soirées.

L'hommage du 17 novembre 1947 fut particulièrement imposant. Les catholiques de Clermont-Ferrand avaient répondu nombreux à l'appel de leur évêque. Un prêtre de la vallée de l'Allier, admirateur de Fernand, avait fait 40 km à bicyclette pour être présent à la salle Massillon.

C'est devant un auditoire immense qui l'écoutait avec une frémissante attention que Mgr Piguet, lui aussi déporté à Dachau, fit le récit précis, sobre et exaltant de ses rencontres et de ses entretiens avec Fernand. Il trouva les accents les plus nobles pour le montrer prostré, cheminant sans plainte sur la voie de la douleur, et toujours épris d'une idéale charité envers ses compagnons.

Combien nous regrettons de n'avoir pu recueillir les paroles si précieuses de cette pathétique confidence !

Elles eussent été bien autrement révélatrices de l'âme de notre frère que ces notes qu'on nous a prié à plusieurs reprises de confier à l'imprimeur.

Ne nous dissimulant guère ce que texte a d'imparfait, de fragmentaire, de trop souvent personnel, car nous avons dû parler de nous et le « moi » est haïssable, nous avons éternisé notre indécision.

Avec le recul des années nous avons cédé. Notre causerie, un peu vibrante par endroits, si elle n'apporte aucune notable révélation, fait allusion à des gestes, des initiatives, des traits que les biographes n'ont pas consignés. Immanquablement ils se seraient évanouis dans la brume du souvenir de l'exposé.

Puisse la silhouette hâtive de Fernand que nous avons ainsi dessinée dans une atmosphère voilée et assombrie ne pas décevoir ses amis.

Nous avons essayé de l'esquisser tel qu'il fut : humble devant Dieu, courageux dans l'épreuve, généreux envers les hommes, irréductible devant l'injustice.


H. T.
2 février 1957.



L'APOSTOLAT SOCIAL... L'ACTION CATHOLIQUE... LES AMITIÉS FRANÇAISES DE FERNAND TONNET


Pour évoquer la belle unité, comme les grandes heures de la vie d'apôtre social de Fernand ; pour parler comme il conviendrait de ses admirables qualités : de sa sincérité, de sa charité, de sa droiture, de son dédain de la gloire humaine — c'est une si rare vertu que la modestie — de son désintéressement absolu, de son mépris de l'argent — Péguy ne le qualifiait-il pas de « véhicule de la souffrance humaine et de sacrement de la damnation » ? — car on peut affirmer que l'argent n'a été le mobile d'aucun de ses actes ; pour résumer en une heure sa vie et son œuvre surprenante il faudrait un véritable orateur, un maître de la chaire qui allierait l'aisance du verbe à l'exactitude psychologique.

Une telle vie de dévouement, de ferveur, de sacrifice n'a pas besoin des embellissements de l'imagination.

On doit en parler avec simplicité, d'abondance, tout uniment....

....En se référant à peine à sa correspondance puisque selon son désir formel elle ne peut être publiée. Décision sage, raisonnable, bienveillante et généreuse aussi. Mais elle laissera à jamais dans la pénombre tout un aspect et probablement le plus magnanime de son ardente physionomie.

Bien modeste sera la contribution que nous apportons ici : quelques témoignages du temps du pré-jocisme, quelques souvenirs familiers et personnels, des échos de son noble cœur.

Et voici pour commencer une page de M. l'abbé Fraysse d'Annonay, extraite de sa brochure combien bouleversante : « De Francfort à Dachau ».

« J'ai eu l'occasion de voir l'intérieur de ces blocks typhiques.

« J'appris un jour par M. l'abbé Mauroy, curé de St-Joseph de Namur, l'arrivée au camp de celui qui, avec le chanoine Cardyn, avait fondé la J.O.C. en Belgique : Fernand Tonnet.

« Comme il était dans le plus grand dénuement et qu'il avait terriblement souffert de la faim durant son voyage, nous fîmes une collecte dans le block des prêtres. Elle permit de recueillir environ 500 grammes de pain et un pull-over. Grâce à quelques cigarettes heureusement distribuées, j'eus raison de la résistance des gardiens de voies d'accès et pus pénétrer dans ce block 29. Je finis par découvrir

Tonnet dans la chambre n° 2. Je lui remis mon paquet et lui dis que j'étais prêtre, aumônier fédéral de la J.O.C. Sa joie fut immense. Au bout de quelques minutes de conversation comme j'allais prendre congé de lui : « Je ne suis pas seul de la J.O.C. », me dit-il. « Dans la chambre à côté il y a Garcet le trésorier de la J.O.C. belge, venez vite le voir car il est très malade. » Et il m'entraîna dans la chambre voisine.

« Vivrais-je cent ans je n'oublierai jamais le spectacle qui se présenta à mes yeux. La cale des négriers n'offrait pas un aspect plus horrible. Une odeur épouvantable me saisit à la gorge. Songez que là s'entassaient 400 prisonniers, la plupart atteints du typhus ou de la dysenterie.

« Nous finissons par découvrir Garcet au milieu d'une foule de camarades aux corps décharnés dont les uns hurlaient de douleur tandis que d'autres râlaient. Paul Garcet était déjà dans le coma quand je lui donnai l'Extrême Onction.

« Fernand Tonnet devait mourir lui-même quelques jours après dans des sentiments chrétiens admirables, dignes de ce vaillant pionnier de la J.O.C. belge. »

* * *

C'est par une communication téléphonique que Mgr Cardyn m'annonça le 14 mai 1945 la mort de Fernand à Dachau. Le lendemain je rendis visite à M. l'abbé Froidure qui était revenu du camp d'extermination porteur de plus d'un autre message douloureux... Il me fallut admettre la cruelle évidence.

Mystère des pressentiments. Chemin faisant, en retournant chez moi, je fais un détour, par la paroisse St Jean-Baptiste de Molenbeek. J'apprends ainsi qu'un bénédictin de Maredsous, Dom Neybergh, est rentré le matin de Dachau. Sa maison paternelle est là à deux pas, boulevard Léopold II. Au moment de sonner, un médecin sortait qui venait d'ausculter le rescapé.

Je franchis le seuil en écartant la bonne qui balbutiait des objections et quelques secondes plus tard, un homme en costume de bagnard, me remet le MISSEL de mon frère, quasi miraculeusement retrouvé au camp maudit par le R. P. RIQUET. L'éminent religieux, le grand patriote français avait tracé sur cette pieuse relique quelques lignes d'une écriture ferme et harmonieuse : « Recueilli et transmis par le P. Riquet, profondément édifié par les quelques jours passés en quarantaine avec Fernand Tonnet. »

A la tombée de ce jour d'affliction, je me rendis à l'Action Catholique des Hommes, rue des Deux- Eglises, où sous le flot des souvenirs qui affluaient en moi je pris place dans le cabinet de travail de mon frère.

Mgr Picard avait tenu à ce que tout restât intact et inchangé. Aux murs de cette spacieuse pièce, des portraits : ceux de ses parents, de ses chefs spirituels, celui d'un cardinal français que nous nommerons bientôt est dédicacé : « Au cher Fernand avec un fidèle souvenir et mon affectueuse bénédiction. » Des souvenirs des mémorables pèlerinages et manifestations jocistes : ROME... LOURDES...

Nous passons en revue les rayons de sa bibliothèque. Voici une abondante documentation sur Dante. Une plus copieuse encore sur les cathédrales de France. Et, en très bonne place, sinon à la place d'honneur, en tout cas à la portée de la main : Pascal, Bossu et... les classiques... Verlaine, Péguy, Verhaeren, Jammes, Claudel, Psichari, Léon Bloy, Vallery Radot, Barrés, les œuvres complètes d'Edw. Montier.

Louis Mercier — vers 1935 — constatait qu'il y avait peut-être 200 Français que délectait la poésie. En supposant qu'il y eut 100 Belges aussi privilégiés nous pouvons dire que Fernand en était. Combien il était attentif à ses suggestions et sensible à ses enchantements !...

Il naquit en 1894, à Molenbeek-Saint-Jean, de parents wallons originaires du Namurois, aux ascendances rurales et artisanales : batteurs de cuivre et maîtres maréchaux dinantais, cultivateurs et tailleurs de cristaux de Vonêche.

Modeste fonctionnaire des douanes, malgré de solides études classiques et philosophiques, arrêtées au seuil de l'Université, son père était l'amateur de littérature le plus éclairé. Il lisait fréquemment à voix haute, pour l'édification et la formation du goût de ses fils, des articles de revues qui l'avaient particulièrement charmé. Il fut pour Fernand le meilleur professeur de diction. Mon frère hérita aussi de lui l'amour un peu nostalgique des paysages rudes et accidentés de l'Ardenne et de sa chère Meuse qui avant de baigner Lustin avait serpenté sautillé et babillé, tout là bas, au pied des Vosges dans les pacages de Domrémy.

Le culte de la sainte la plus grande après Sainte Marie, comme Péguy surnomme JEANNE D'ARC, imprégnait notre milieu familial.

Edouard Drumont était un des journalistes de prédilection de mon père. Il fut trop souvent excessif et injuste, mais il était alors l'un des rares polémistes catholiques qui défendait avec autant d'indépendance que de véhémence les droits du travail contre tous les exploiteurs : les pirates de la finance, les politiciens démagogues...

Jusqu'à quel point Fernand subit-il l'influence de cette puissante personnalité ? Il m'en parlait toujours avec plaisir comme s'il était encore dans le rayonnement de son génie, de son âme plébéienne, de ses impulsions généreuses...

D'une mère qui était tout tendresse, tout sensibilité, tout ferveur, Fernand acquit cette noblesse spirituelle qui lui attira toujours tant d'âmes, et cette fièvre de générosité, cette charité apostolique qui le détermina à consacrer sa vie — jusqu'au martyre — à la jeunesse populaire, au prolétariat du travail, à l'Eglise du Christ.

Dès l'enfance, de mes yeux d'écolier, je le vois choisir avec intention, pour camarade, le plus délaissé, le plus effacé, apparemment le plus déshérité. Il lui prodigue ses bontés, il lui dispense ses douceurs, il s'intéresse aux siens.

Dans sa commune manufacturière, dépourvue d'éclat et de grâce, il constate que la richesse est dans les mains d'un petit nombre et que la multitude vit dans l'indigence. Ici le faste et le luxe d'une minorité de gens cossus... là, le sort précaire de la masse, affrontée dans la grisaille des quartiers industriels aux dures réalités de l'existence.

Confusément, il discerne l'organisation défectueuse de la cité, les mauvaises mœurs économiques, et la profondeur du mal social. Dans l'ordre établi il remarque que l'injustice est tolérée, voire triomphante. Il ne se demande pas encore et pour cause, s'il doit faire une distinction entre ce que DIEU permet et ce que DIEU veut... Mais il s'étonne... il s'afflige, le petit gas à la physionomie si fine et déjà rayonnante, au regard si franc, à la démarche avenante et décidée. Social, oui, il l'est, par tempérament et par toutes ses fibres.

Tout est joué, a dit Péguy, avant que nous ayons douze ans.


C'est à l'Institut Ste Catherine, rue de Flandre, devenu l'Institut St-Henri — dirigé par les Fils de St-Jean-Baptiste de la Salle — qu'il fit ses primaires. Il passa ensuite à l'Institut St-Louis, en humanités modernes.

La nomination de son père à la tête du poste de QUIEVRAIN, entre Mons et Valenciennes, l'obligea à interrompre, en troisième moderne, ses études. Pas pour longtemps car l'abbé ABRASSART, vicaire à Quiévrain, un prêtre à l'intelligence ouverte et au cœur d'or, se chargea de compléter son instruction et sa formation sociale en développant son sens critique et en éveillant sa liberté d'esprit.

Au patronage de ce petit centre frontalier, d'une région de mineurs, de métallurgistes et de verriers, il eut de fréquentes rencontres avec les apprentis et les jeunes salariés. Il faisait à même la vie, en observant la destinée de ces héros du métier, ses premières études sociales. Il avait 17 ans. Il visite des mines, des usines, des corons. Et ses cahiers se remplissent de notes cursives sur d'âpres cas sociaux, où des bribes d'interviews se mêlent à des aperçus caractéristiques. Déjà il menait ses petites enquêtes avec pénétration et objectivité, l'esprit lucide, les yeux et les oreilles bien ouverts. Il acquit ainsi ce don, ce sens du vrai, du concret, du réellement vécu qu'il eut très accusé.

Aux heures consacrées à l'agrément et à la détente, il se rendait à ROISIN, où résidait, dans son ermitage du Caillou qui bique, le poète des « Forces tumultueuses » et de « La Multiple Splendeur » : EMILE VERHAEREN. En d'autres circonstances on prenait le tram — c'était alors un poussif et fumeux tortillard — QUIEVRAIN-VALENCIEN- NES pour aller flâner dans l'aimable et active cité — une ville de négoce, d'art et de goût — et dont le visage fut si horriblement meurtri par la guerre.

Le 25 août 1912 il organisa à QUIEVRAIN avec ses amis qui s'étaient groupés en Jeune Garde Catholique, une manifestation d'amitié franco-belge. Une vingtaine de sections de l'Association Catholique de la Jeunesse Française participaient au cortège. Des camelots vendaient : LA VIE NOUVELLE. C'était un hebdomadaire, édité à Paris, et élaboré par les dirigeants du célèbre mouvement fondé par Robert de Roquefeuil et Albert de Mun. Ils avaient alors à leur tête, comme président national, un jeune avocat extrêmement dynamique et dont on vantait la magnifique éloquence.

PIERRE GERLIER eut illustré le barreau parisien si les desseins de la Providence ne l'avaient conduit à la prêtrise. Evêque de Tarbes et de Lourdes en 1929, il devint cardinal archevêque de Lyon, primat des Gaules en 1937.

Quelques semaines après cette radieuse journée d'action catholique, où en prenant conscience de ses affinités culturelles, il eut la révélation de l'âme française, toute la famille revint se fixer à Bruxelles.

* * *

Fernand entra, comme commis, au Comptoir d'Escompte de Bruxelles, une banque de classe moyenne du quartier du Marais qui rendit de grands services au petit négoce de la capitale mais qui dut se laisser absorber par un grand institut bancaire.

Le dimanche après-midi Fernand dirigeait avec l'abbé Stas le Patronage Notre-Dame de Laeken. En ce temps là un nouveau vicaire arriva dans la paroisse. Il était mince, il était pâle, il était souffreteux... à tel point que M. le Doyen Cooreman, un robuste et jovial et rubicond Brabançon ne put céler sa déception, augurant bien mal pour l'avenir des œuvres qui devaient lui être confiées.

Un peu ému à la nouvelle de ce désastre paroissial, Fernand s'en fut sonner un soir à la porte de Y abbé Joseph CARDYN. Il venait d'aménager ses appartements. Il y habitait avec sa mère et sa sœur. Le jeune vicaire l'intéressa prodigieusement et s'ouvrit à lui comme à un ami. Mon frère insista pour qu'à mon tour je fisse la connaissance du nouveau venu.

Je me rappelle comme si c'était hier les détails et les phases de ce captivant entretien. Avec une ardeur brûlante, une conviction nerveuse, une force d'apostolat singulière, il m'esquissa un vaste programme de rénovation sociale mais que devait précéder une profonde réforme morale. Et longuement, minutieusement, il s'étendit sur les péripéties d'un voyage qu'il avait fait en Angleterre, dans les milieux trade-unionistes. Il avait été frappé par le haut degré de moralité des meneurs travaillistes, lit puis il évoqua les grands sociologues, les maîtres, les pionniers dont il avait approfondi les œuvres :

« Vogelsang », « Toniolo », « La Tour du Pin », « Léon Harmel »... Et nous parlâmes littérature. Et le vicaire se mit à lire avec cette admirable expression et ce léger accent flamand qui caractérisent son élocution quelques passages d'un virtuose de la prose française. De temps en temps il s'arrêtait pour dire : « Quel style merveilleux et pur »... « Ah, la belle, l'impeccable langue ». Quelque ravi et émerveillé que nous fussions, nous ne pressentions guère que ce jeune prêtre ami des belles lettres, à l'esprit accueillant, ouvert, généreux allait être un jour le guide, le bon génie d'une nouvelle élite sociale, et l'un des plus grands animateurs sociaux de notre temps.

Tout porte à croire que si mon frère était revenu de Dachau, il aurait retracé la vie de l'abbé qui devint le chanoine et Monseigneur CARDYN. Un mémoire daté du 8 janvier 1943 en fait foi.

Les deux années qui précédèrent la grande guerre, Fernand les consacra aux œuvres charitables, qui apportaient un soulagement, plutôt qu'un remède radical au paupérisme et aux œuvres sociales, dont le dessein était de rechercher la cause des maux sociaux, de s'appliquer à les extirper dans leur racine, de rétablir la société sur des bases justes, équitables et saines en reconstituant les cadres protecteurs de l'individu : la FAMILLE, la PROFESSION, la CITE.

On a dit que ceux qui aimaient la vérité et la beauté ne pouvaient se complaire à l'action politique puisqu'elle ne se souciait ni de l'une ni de l'autre. Mais faut-il dès lors abandonner l'administration des affaires publiques aux pires ennemis de l'Eglise et de l'humanité ?

Fernand était trop averti pour méconnaître, en régime de démocratie parlementaire, la nécessité des formations et des groupements politiques. Mais les embûches des intérêts, le remous des convoitises et des passions et surtout le côté dissolvant et négatif de la politique l'écœurait. Il appréhendait de faire figure de partisan, de blesser la vérité intégrale, de risquer d'écarter de l'Eglise ceux qui de bonne foi répudiaient le cléricalisme électoral... Primauté au social-chrétien (apolitique) : telle fut toujours sa devise.

* * *

Vers 1910, Edward MONTIER, un écrivain normand, avait fait paraître : LES ESSAIMS NOUVEAUX. C'était l'histoire, en grande partie vécue, des Philippins, des jeunes gens fréquentant le patronage St-Philippe de Néri à Rouen. C'était aussi une doctrine, développée en tableaux très saisissants. Le patronage est le creuset religieux et social de la jeunesse démocratique contemporaine. De là les Essaims Nouveaux prendront leur vol pour butiner partout. Ce livre eut un grand retentissement et séduisit beaucoup de jeunes Belges par la mystique sillonniste qui s'en dégageait. Le 14 juillet où la Prière pour la République connut pendant une ou deux saisons une grande vogue :

Seigneur il reste à prendre encore maintes Bastilles
Où vivent enchaînés vos enfants les meilleurs;
Mettez votre manteau sur les nobles guenilles
De tous les travailleurs.

Seigneur mettez l'amour du peuple en nos entrailles.
Rallumez le flambeau de la fraternité Et gravez en nos cœurs, comme sur les murailles
La sainte Liberté.

Faites libre Seigneur l'Eglise catholique.
Brûlez vos serviteurs du feu de votre Esprit ;
Sauvez la Nation... Sauvez la République
Par la grâce du Christ...

Le 4 août 1914 mon frère s'engagea comme volontaire. Combattant avec résolution et bravoure pour sa chère Belgique, envahie par les armées de Guillaume, il était heureux de défendre sa seconde patrie et ses frères en spiritualité les Philippins.

De l'Yser il écrivait à MONTIER pour lui ouvrir son cœur et lui confier sa pensée. Et après un échange de billets affectueux qui se prolongea de février 1916 à novembre 1917, il fut invité à passer son congé de Toussaint à Rouen. Il allait y faire sa première conférence en France. Huit ans avant la naissance du mouvement jociste il en donna le ton, il en déroula la synthèse, il en fit jaillir la flamme généreuse.

Citons Edw. MONTIER : « Il nous apparut singulièrement grave et sérieux d'attitude. Il ne fit point de phrases. Il ne se confondit point en compliments. Il avait fait confiance à notre propre sincérité. Il impressionna autour de lui par sa maturité précoce de physionomie, de pensée, de ton. Les Philippins alors présents n'étaient que des adolescents : 82 des plus âgés étaient mobilisés aux armées. Fernand prit place sur la scène de notre modeste théâtre. Tout le monde se mit au climat entrevu. Fernand aborda le tableau de la jeunesse ouvrière jetée dans la mêlée de la lutte pour la vie et pour le pain, sans défense matérielle et morale, livrée à toutes les tentations, comme à toutes les attaques et à toutes les injustices, sans respect de sa faiblesse, de sa dignité, de ses droits, de son âme, ni même de son corps. Il fut précis. Il éveilla dans ces jeunes la conscience jusque là quelque peu incertaine de leurs multiples misères. Il ne fut ni exagéré ni gémissant : il fut net, réaliste. Il visa aux remèdes, c'est-à-dire à l'organisation pratique de la jeunesse ouvrière pour sa dignité et son mieux être. Il y mit une telle ardeur qu'à son contact la flamme s'alluma, les yeux le fixaient, les traits se tendaient, tout ce qu'il y avait de mâle naissant dans ces jeunes cœurs encore un peu inconscients d'eux-mêmes se reconnut et se concentra ; la beauté et l'urgence du devoir apostolique et social leur apparut. Pendant longtemps Fernand parla énonçant des méthodes, citant des exemples ; une fraternité d'âme s'était créée : l'enthousiasme éclata. Sans doute ce soir là plus d'une vocation sociale se fit entendre. Fernand Tonnet n'avait pas été le moins ému de cette atmosphère de chaude confiance. Il repartit au front belge tout à fait gagné aux Philippins, et avec leur insigne à sa boutonnière... »

Mon frère appelait Montier, en badinant, son papa de France. Le moraliste social fut incontestablement un des précurseurs du Jocisme.

C'est sous les Ailes Rouges de la Guerre que mon frère acheva sa formation. La longue et pesante monotonie de la vie des tranchées, ou de l'arrière, et qui engendrait chez tant de ses camarades : cafard et abêtissement, il l'avait utilisée sous le signe de l'étude, de la méditation et de la poésie. Il entretenait en lui la faculté de l'admiration. Ses délassements étaient souvent des moyens pour semer autour de lui ce qu'il avait récolté, pour distribuer avec largesse et générosité les fruits de ses travaux...

Tel il était au front... tel il sera toujours... et notamment 30 ans plus tard à la prison d'Esterwegen et de Bayreuth, lorsqu'à la promenade quotidienne (au témoignage de M. Déan de Lille) on s'ingéniait à se faufiler près de lui afin d'être réconforté par ses irradiantes et heureuses dispositions d'esprit et par l'encens spirituel qui se dégageait de ses paroles... on eut dit : incantatrices...

* * *

Dans un de ses cahiers de notes, il y a cette définition du poète par Francis Jammes : « Le poète est un pèlerin que Dieu envoie sur la terre pour qu'il y découvre les vestiges du paradis perdu ou du ciel retrouvé... Le poète c'est l'homme à qui Dieu restitue la splendeur... »

Quelques semaines après la nouvelle du décès de Fernand j'eus avec Monsieur le chanoine Cardyn un long entretien qui se déroula dans le souvenir de mon frère. Mon éminent interlocuteur fit allusion à son âme d'artiste et affirma qu'il fut toujours un POETE... un vrai POETE... un POETE au sens non pas littéraire mais divinatoire du terme.

C'est que, si la poésie est une question de métrique, de prosodie, de technique de versification, elle est essentiellement un état d'âme, une disposition d'esprit, un don prestigieux d'interpréter l'univers, de chanter la nature... le privilège de donner à sa génération avec toute l'effusion de son cœur un message de beauté, un message de justice, un message d'amour...

Fernand partageait le sentiment de Veuillot et tenait le saint Roi David pour le plus grand de tous les poètes lyriques, puisqu'aussi bien ses poésies avaient été inspirées par Jéhovah lui-même. Et il est sans doute que jusqu'au fond de ses géhennes nazies, il murmura tous les jours quelques unes de ses strophes miraculeuses.

Dans la hiérarchie des grands génies français, il mettait sur le même rang Bossuet et Racine... « Athalie » atteignait, pour lui, le point suprême de la perfection dramatique. Lorsqu'il était de passage à Paris, il ne manquait jamais d'aller applaudir, quand elle était à l'affiche, l'immortelle tragédie.

Les discours en alexandrins des personnages de Racine, leur admirable lyrisme oratoire ont toujours ravi les amateurs d'éloquence. Emile VANDERVELDE, le leader socialiste belge, qui fut un orateur disert et séduisant, s'extasiait devant les merveilleux monologues de Racine, si bien associés à l'espace et aux rythmes de la voix. C'était, pour lui. le plus attrayant et le plus fructueux des exercices que leur lecture à voix haute.

Sans méconnaître la valeur des discours de Vandervelde — il les lut d'ailleurs avec sympathie — Fernand consultait avec plus d'agrément et de profit les œuvres d'Albert de Mun, du Père Janvier, du Père Sertillanges, du Père Pinard de la Boullaye. Avec quelle noble joie il allait s'enivrer en quelque sorte et pendant le carême, au verbe sacré du conférencier de Notre-Dame de Paris...

Il avait, comme son père et ses frères, de la vénération pour le député du Finistère qui illustra pendant quarante ans la tribune du Palais Bourbon...

« COMBATS D'HIER et D'AUJOURD'HUI » — « LA CONQUETE DU PEUPLE » — et surtout « MA VOCATION SOCIALE » où le brillant officier devenu le grand ami des ouvriers faisait l'histoire de l'œuvre des Cercles Catholiques Populaires, furent pendant des semaines ses livres de chevet. Fernand se plaisait à raconter qu'un jour son père étant allé en mission administrative du côté de Marchipont en France fit la connaissance du député radical de la circonscription. Ce député était un vrai phénomène : il n'avait jamais entendu par 1er d'un collègue qui avait nom : ALBERT de MUN, qui passait pour l'un des plus grands orateurs de son temps.

Il arriva aussi plusieurs fois à mon père de deviser à bâtons rompus avec Emile Verhaeren qui attendait l'arrivée du petit tram de Roisin. Le poète avait une allure très bohème, la figure mobile, préoccupée. Il arpentait le dos voûté d'un pas nerveux la petite place de la station à Quiévrain.

A la date du 11 décembre 1916, dans son carnet de guerre, Fernand a inscrit : « J'apprends la mort tragique à ROUEN le lundi 27 novembre d'Emile Verhaeren. Une de nos gloires qui s'en va... » Et il poursuit par une allusion à ses après-midis du Caillou qui Bique avec son ami l'abbé Abrassart.

De ce jour, date la fidélité de Fernand à l'œuvre du grand lyrique moderne.

Il connaissait par cœur : LAMBEAU DE PATRIE... Il est des poèmes plus beaux, mieux ordonnés, d'un art plus pur. Mais comme elle est émouvante la « frêle silhouette » qui s'efface là bas vers La Panne...

Celle qu'ils acclamaient aux jours d'orgueil, leur Reine
Vient errer et prier parmi de pauvres croix ;
lundis que lui, le Roi, l'homme qui fut Saint-Georges,
S'en revient du lieu même où l'histoire se forge.

Après avoir tiré l'épée contre l'envahisseur, Fernand va pourfendre les ennemis de la société et le bataillon hétéroclite de leurs auxiliaires.

Pendant l'occupation, en 1915, PAUL GARCET, plus jeune que mon frère de sept ans et qui devait s'éteindre à Dachau huit jours avant lui, avait créé au Patronage Notre-Dame de Laeken un SYNDICAT d'APPRENTIS. Fernand s'éprend de ce vrai berceau d'amitié, et il suggère de lui donner le nom de JEUNESSE SYNDICALISTE. Et l'amitié rayonne au loin à travers le Grand Bruxelles et le Brabant Wallon. En 1923 elle avait pénétré dans les régions industrielles du Hainaut et du pays de Liège.

C'est vers cette époque que Fernand ayant eu des velléités de vocation sacerdotale demanda conseil au Cardinal Mercier, de haute et vénérée mémoire.

L'illustre archevêque de Malines jugea que pour gagner la confiance des masses, pour combler le fossé qui allait chaque jour s'élargissant entre la classe ouvrière et l'Eglise, il importait que son apostolat fut laïc...

« Pour n'avoir point fréquenté les séminaires, écrit un ancien directeur d'oeuvres sociales, Monsieur l'abbé Riche, Fernand nous rendait des points par sa délicate piété et son esprit surnaturel. »

Nous ne nous arrêterons pas cette période de tâtonnements, comme l'appelle Elie Baussart, de succès et d'échecs, de perplexités et de reprises en main, de difficultés intérieures et d'autres venues du dehors, l'idée inspirant l'initiative, l'expérience corrigeant la pensée. Et saluons cette date du 15 janvier 1925 qu'on inscrira dans nos annales nationales. Ce jour-là la Jeunesse Syndicaliste de Paul Garcet prit le nom de Jeunesse Ouvrière Chrétienne.

L'abbé Cardyn en devint le directeur aumônier.

Quelques mois plus tard, au premier Congrès Général — les noces d'argent en furent célébrées, avec éclat le 3 septembre 1950 au stade du Heysel — Fernand fut élu à l'unanimité président général. Jacques Meert, secrétaire général. Paul Garcet, trésorier général.

On a appelé Mgr CARDYN, l'âme de cette première équipe. FERNAND TONNET, le cerveau. MEERT, la main. PAUL GARCET, le cœur. Voilà les quatre fondateurs de la J.O.C. Mondiale.

Pendant dix ans, jusqu'au 11 août 1934, Fernand parcourt infatigablement tous les centres populaires du pays... du pays wallon d'abord et surtout. La liste en est interminable que nous avons relevée dans ses archives.

Il se prodigue aussi à l'étranger. C'est avec intérêt et émotion qu'on apprend que le 13 mars 1927 il fit la connaissance à Clichy d'un vaillante pléiade de jeune travailleurs parisiens : les Quiclet, les Havel, les Roussel, les Maisonneuve et d'autres... qui devait être la cellule constitutive de la J.O.C. de France.

M. l'abbé Guérin, lors d'une visite que nous fîmes à la Centrale Nationale de l'Avenue Sœur Rosalie, a bien voulu nous montrer les premiers numéros du MOUVEMENT FRANÇAIS. Ils relatent l'arrivée à Paris de l'abbé Cardyn et de Tonnet. Ils se rendirent d'abord à MONTMARTRE au Sanctuaire du Sacré-Cœur.

En une année 15 fédérations et plus de 400 sections jocistes furent fondées en Belgique. La conviction chaleureuse ; les exposés substantiels ; les démarches pressantes ; les consignes lumineuses ; la parole franche et directe de ce jeune croisé moderne galvanise les plus sceptiques. Réalisateur accompli, initiateur constructif, homme d'action, mais d'action féconde et créatrice, il avait en aversion toutes les formes du bluff, les harangues à grand falbalas, le pathos grandiloquent et clinquant, générateur de vent et de néant, de brillants improvisateurs. La parole, pour lui, était action, rien qu'action.

Ses discours importants, Fernand les élaborait avec soin. Ses arguments étaient judicieusement choisis, consciencieusement développés, retouchés et mis en valeur avec réflexion. Sa probité était remarquable. Il tenait à l'objectivité la plus scrupuleuse, surtout lorsqu'il était question de chiffres qu'on sollicite si commodément, si pieusement parfois... à l'exactitude rigoureuse des faits présentés.

Cette préparation assurément méritoire, cette loyauté dans l'érudition ne contrariaient jamais un enthousiasme lucide, une sensibilité délicate.

La diction juste, le geste résumé, jamais il ne donna l'impression de froideur ou de sécheresse. Il avait le don d'agrémenter, de charger d'émotion et de ferveur, de parer de poésie véritable les plus humbles sujets.

Le publiciste, le biographe, le journaliste, le semeur d'idées, parfois le puissant polémiste qu'il fut, a rédigé un nombre considérable de chroniques, d'enquêtes, d'interviews, d'échos, de comptes rendus, de monographies. Il signait souvent de pseudonymes : Jean du Terril, Hugues Paveur, Pierre Manœuvre, Fernet, l'Ancien. Il écrivait avec simplicité, avec clarté, sans tours prétentieux, ni vaine littérature. Tour à tour grave, allègre, humoristique, irrité, il avait le secret de se faire lire et relire... et de ne jamais heurter de sensibilités. « Aucun domaine ne lui échappait, note l'un de ses meilleurs et fidèles disciples, Joseph Verhoeven. Il donnait des conseils d'hygiène, de sécurité. Il magnifiait le dévouement des mamans ouvrières. Il flétrissait le sensualisme. Il s'adressait directement aux fiancés. Il démontrait l'utilité du syndicat. Il plaidait la cause des jeunes estropiés. Il s'en prenait aux abus dont sont victimes les jeunes. Il attaquait avec violence parfois, mais ses critiques n'avaient rien d'aigri, rien d'exagéré. S'il étalait des faits révoltants, c'était pour en rechercher les causes, alerter les autorités, suggérer des remèdes... » Je ne vous demande pas, disait-il à ses collaborateurs, de rédiger des chefs-d'œuvres ni d'écrire des pages savantes ou prétentieuses. Non, je vous demande de regarder la vie ouvrière, la vie de vos usines, de vos copains de travail, de vos amis, de vos voisins et d'y découvrir ce qu'il y a de simplement beau, émouvant et courageux dans ces existences...

On peut affirmer que sous sa direction l'hebdomadaire illustré J.O.C. tenait une des premières places dans la presse périodique populaire. Présentation soignée, sujets actuels et originaux, style exubérant de chaleur, de vérité, de jeunesse, de nerf, de trait ; campagnes d'opinion ingénieuses. Quand l'historiographe de la Jeûneuse Ouvrière Chrétienne aura rassemblé les éléments indispensables à son formidable travail, il devra compulser fréquemment les numéros de ce magnifique magazine d'éducation, de documentation, de rénovation.

Le numéro du 7/14 juillet 1934 fut entièrement consacré à FERNAND TONNET, premier Jociste. Les « Adieux du chef » étaient signés : Joseph Cardyn. Nous en détacherons quelques lignes :

« Fernand Tonnet restera pour toujours le Président Fondateur de la J.O.C. La grande famille internationale jociste dont il fut le pionnier, l'animateur et l'entraîneur, gardera jalousement le dépôt apostolique qu'il lui a confié.

« Tous les militants et les dirigeants qui assument » la responsabilité inouïe de continuer la mission de Tonnet tâcheront d'imiter sa générosité, son | travail et surtout son esprit surnaturel.

« L'Histoire dira un jour ce que Tonnet fut pour le relèvement et l'Action Catholique de la Jeunesse Ouvrière.

« Celui qui écrit ces lignes le considère comme une Bénédiction et une Grâce dans sa vie sacerdotale.

« Tous les Jocistes du monde entier le béniront à jamais de sa foi, de son courage et de son sacrifice.

« Dieu seul peut le récompenser pour avoir donné à l'Eglise et à la classe ouvrière, la J.O.C. »

* * *

Lorsque la voie fut frayée, la J.O.C. en plein essor, Fernand passa à l'ACTION CATHOLIQUE DES HOMMES, après avoir rempli pendant quatre ans les fonctions de Permanent social au Secrétariat du bassin de Charleroi.

Il y collabora fraternellement avec Henri Pauwels, ancien ministre, président de la Confédération des Syndicats chrétiens de Belgique, dont la mort tragique à Terre-Neuve a semé le chagrin au cœur de tous les Belges.

L'Action Catholique des Hommes devait prolonger l'action de la Jeunesse. Pour mon frère, qui avait vécu longtemps dans des milieux démocratiques qu'animait sans trêve, pour la justice sociale contre le capitalisme libéral, une ardeur novatrice et réformiste, l'atmosphère d'alors de l'A.C.H. parut si calme et tranquille, les esprits posés et rassis.

Avec une bonne grâce inaltérable, avec conscience, avec ferveur il s'appliqua à prôner l'observance des consignes de l'épiscopat, à imprégner de spiritualité la vie temporelle de la petite bourgeoisie urbaine et rurale, à préserver de l'atrophie ou de la sclérose bien des paroisses figées, enlisées dans la routine et dont les sacristies sentaient l'odeur de renfermé.

Récollections, retraites, journées d'études : telle fut son activité jusqu'au jour, la nuit plutôt, de son arrestation : le 10 août 1943.

Rédacteur en chef et responsable des FEUILLES DOCUMENTAIRES, qui faisaient le trait d'union entre le Conseil central et les comités locaux, il y stigmatisait fréquemment le respect humain, le neutralisme, les préjugés de caste, le stérile conformisme de catholiques salonnards. Il vitupérait les méfaits, la cupidité, l'insolence d'un certain patriciat de l'argent, qui par son hostilité aux réformes se faisait le fourrier du communisme.

L'odieuse théorie de la religion, institution pour le maintien des abus et la résignation des classes souffrantes, de la religion « gendarmerie sociale » le faisait frémir de noble colère, Jamais il ne raisonna, ou mieux ne déraisonna, comme si le monde n'était composé que d'immenses usines partageant les êtres humains en capitalistes et ouvriers, profiteurs et salariés. Toujours il eut conscience du rôle indispensable de cette laborieuse classe moyenne — la sienne nous l'avons dit — à laquelle Charles Péguy qu'on doit souvent évoquer en parlant de Fernand — rendait un jour un si pathétique hommage pour avoir conservé les vertus ouvrières : travail, dignité, probité, épargne.

Il renonça volontairement à la vie de famille afin de se vouer entièrement à l'apostolat. Mgr Picard a évoqué avec émotion le conseiller aux sages avis, le guide désintéressé, l'ami idéal qu'il fut pour des centaines de foyers d'anciens jocistes à l'intention desquels il lança un périodique d'esprit nouveau :

« LES FEUILLES FAMILIALES » qui grâce à Léon Soyeur, un autre de ses disciples, a actuellement une immense audience. « Comme il aimait les belles familles, écrit Mgr Picard, comme il comprenait la vie de famille. Il parlait avec une délicatesse et une fraîcheur délicieuse de l'amour, de la paternité, de l'éducation des enfants. Sur ces sujets il était intarissable. Il goûtait, il faisait aimer la poésie qui chante le foyer. Il déclamait lui-même et chantait, lorsqu'il se sentait comme enveloppé dans la sympathie qui l'accueillait en certains foyers, les œuvres qui avaient ses préférences... » Invité toujours au mariage de ses anciens camarades, il n'omettait jamais d'emporter son carnet de poèmes.

Le lettré qui sa journée terminée communiait avec les poètes les plus parfaits, les plus raffinés, les plus somptueux, ces jours-là déroulait, avec agrément et expression, de tendres et romantiques guirlandes choisies parmi les poètes mineurs les plus habiles à jouer sur le clavier de la sensibilité et à chanter les thèmes et les variations éternelles de la vie. Coppée, Brizeux, Botrel, Zamacois, Rostand, Montier étaient alors à l'honneur. Même le chansonnier montmartois Maurice Boukay, à la muse souvent légère mais parfois si gentiment attendrissante, figurait au programme. Il connaissait la « Chanson des Pauvres Vieux » et celle du Petit Mitron :

C'était un pauv'petit mitron
Qui mitronnait des pains d'un rond.
Quand il pétrissait la farine,
Il était blanc comme l'hermine.

Tout'la journée il travaillait
Et la nuit, quand il sommeillait,
C'était sur un sac, sur la dure :
L'patron n'fournit pas d'couverture.

C'était un pauv'petit mitron
Qui mitronnait des pains d'un rond...

Ces petites pointes à l'adresse des patrons rapaces et des chefs sans entrailles, comme il les mettait en évidence.

La nostalgie discrète et les exquises leçons morales de FRANÇOIS FABIE avec quelle bonne grâce il s'efforçait de les faire apprécier :

Savoir vieillir, quel art, et combien difficile...
Que de ferme vouloir il y faut et quels dons...
Que de victoires sur notre orgueil imbécile... Que de renoncements cruels et d'abandons...

Avec sincérité, dès que l'aube se lève,
Se bien persuader qu'on est plus vieux d'un jour
A chaque cheveu blanc se séparer d'un rêve
Et lui dire, tout bas, un adieu sans retour...

Aux appétits grossiers infliger d'âpres jeûnes
Et nourrir son esprit d'un savoir simple et sûr,
Devenir doux, devenir bon, aimer les jeunes
Comme on aima les fleurs, l'espérance et l'azur ;

S'estimer bien heureux si, dans les jours de fêtes,
Ils daignent quelquefois se souvenir de nous ;
Et si nos petits-fils : blondes ou brunes têtes,
Prennent la place des ingrats sur nos genoux...

Puis un soir, s'en aller sans trop causer d'alarmes ;
Discrètement ; mourir un peu comme on s'endort,
Pour que les tout petits ne versent pas de larmes
Et qu'ils ne sachent que plus tard ce qu'est la mort...

Voilà l'art merveilleux, connu de nos grands pères,
Et qui les faisait bons, tendres et vénérés ; Ils devenaient très vieux, sans être trop austères
Et partaient souriants, certains d'être pleurés...

Pleurs de tendresse... larmes de joie. Fernand avait le secret de les faire couler. Il connaissait la maxime de St-Thomas d'Aquin : « L'homme qui ne plaisante jamais et qui ne favorise pas la détente d'autrui est un homme malfaisant. » Enjoué, boute en train, délicatement malicieux il se plaisait souvent à faire assaut d'humour et de fantaisie. « Il savait s'abandonner à une joie toute simple, presque gamine, note son ami Elie Baussart : son visage alors s'épanouissait, les pommettes faisant boule, et son rire parfois éclatait, un rire débondé, sans repentance... »

Il était pour la vraie gaîté française laquelle, à l'en croire, était incompatible avec ce qu'on est convenu d'appeler la vieille gaîté gauloise. Nous avons retrouvé une collection de traits, de mots, d'historiettes propres à déclencher le rire ou le sourire. On y reconnaît du Courteline, du Capus, du Forain, du Flers... Des échantillons de maîtres plus bouffons aussi... Que cueillir dans tant de choses folâtres et plaisantes ?...

Lorsqu'en 1939, l'état de guerre exista entre la France et l'Allemagne il fit part à ses amis Garcet de son intention de s'engager dans l'armée française pour combattre et abattre le nazisme. S'il dut renoncer à son projet, il s'arrangea pour se mettre le plus possible à la disposition des œuvres de jeunesse française touchées par la mobilisation de leurs dirigeants.

Il prit l'initiative de l'envoi de colis de linge, d'habillement, de tabac, de friandise. Sa pensée soucieuse et fidèle était souvent tournée vers la France. Que d'amis bien chers il y comptait. Et de quelle qualité.

En septembre 1939, nous avions constitué un petit groupement, le comité plutôt d'une section belge des « Compagnons de Jeanne d'Arc » dont le but était d'unir, pour le service de l'idéal incarné par la Vierge Lorraine ceux qui avaient au cœur le culte de la Patrie et le sentiment de la fraternité spirituelle de la France et de la Belgique... L'organisation d'une fête artistique consacrée à la glorification de Jeanne d'Arc eut lieu à l'UNION ROYALE COLONIALE. Elle permit de récolter une contribution destinée à alléger les souffrances des évacués d'Alsace et de Lorraine. Le mandat postal en parvint au chanoine Collin, curé doyen de Domrémy, le 12 mai 1940.

Depuis deux jours l'armée belge combattait de nouveau aux côtés de la France.

Fernand ne quitta pas le local de l'Action Catholique des Hommes. Il y donna la mesure de son dévouement. On y accueillit des sinistrés. Il s'évertuait pour les aider. Des organismes de bienfaisance issus de la guerre y élirent domicile...

La tenue astucieusement correcte de l'armée allemande d'occupation dérouta un instant les Belges... Ils se méfièrent vite de tant de courtoisie et de ménagements. Peu à peu s'organisa la réaction, l'opposition au poison totalitaire qu'une presse odieuse et sordide commençait à distiller savamment dans l'opinion.

Fernand qui s'établit résolument dans la résistance intellectuelle et idéologique, maintenait le moral de son entourage et exaltait son courage... Il venait passer une soirée chaque semaine, dans la famille de son frère aîné.

Gaulliste imperturbablement, il nous apportait les nouvelles judicieusement optimistes qu'il avait recueillies dans ses déplacements et parmi ses relations.

Un jour de février 1941, il nous annonça que Dom Willems, de l'abbaye de St-André, un érudit et éblouissant claudélisant, allait faire aux Beaux-Arts, une conférence sur Paul Claudel. Une dame récitante devait interpréter des pages du maître. Chose des plus surprenante, cette séance eut lieu, et non sans succès..

En ce temps là, un profond discrédit frappait la France dans l'esprit et dans le cœur de beaucoup
de Belges. Des centaines de milliers de nos compatriotes repliés massivement chez elle pendant les effarantes journées de l'exode y avaient été accueillis fraternellement malgré l'angoisse et la pénurie des temps.

Ils étaient rentrés chez eux, non pas ingrats, mais consternés, déçus, aigris et la plupart victimes des pilleurs ou de la soldatesque. Des malveillants attisaient malentendus, susceptibilités et rancœurs.

« La France est bien anéantie... Jamais elle ne se relèvera de tant de misères et de dévastations matérielles et morales. »

Et ma foi de sonores et bouillants amis de la veille se confinaient dans une réserve à la fois anxieuse et un peu pleutre. Non jamais la France ne connut chez nous semblable crise de désaffection.

Pour réagir contre tant de malice et de duplicité ; pour rééduquer aussi les âmes désemparées, Fernand suggéra de donner, après la séance de Dom Willems, sur Claudel, un récital commenté, des œuvres les plus significatives de Péguy... Péguy que par la « Vie Nouvelle » nous avions découvert en 1913...

PEGUY : chantre, pèlerin, instigateur d'espérance ; le poète des saintes protectrices de la France, du sentiment religieux, de l'idée chrétienne : irréductible ennemie du néopaganisme germanique... La même salle des Beaux-Arts fut retenue... Des affiches placées en ville. Les billets s'enlevaient rondement, mais six jours avant la date retenue, un papier de la PROPAGANDA ABTEILUNG nous fit savoir que la manifestation Péguy était interdite. « Die Genehmigung kann nicht erteilt werden... » — « Nous la donnerons à l'Action Catholique, dit simplement Fernand. Dès demain je ferai porter les convocations... » Elle eut lieu le 8 mai 1941. A dessein le 8 mai, date des grandes cérémonies annuelles d'ORLEANS, commémorant la délivrance. Tous les assistants pleurèrent. Cette fête, aux minutes d'or et de diamant, atteignit le zénith du pathétique... Il fallut se faire violence pour refréner l'impérieux désir d'acclamer l'interprète du merveilleux florilège : Jeanne d'Arc : la Tapisserie de Ste Geneviève ; Eve ; le Mystère de la Charité et celui des Saints Innocents ; Paris ; Dieu et les Français ; enfin le sublime poème, tout frémissant de foi et de piété lyrique : la Présentation de la Beauce à N.-D. de Chartres...

NOTRE-DAME DE CHARTRES... NOTRE- DAME DE PARIS... NOTRE-DAME DE REIMS- NOTRE-DAME DE ROUEN... NOTRE-DAME D'AMIENS... NOTRE-DAME DE TOURNAI- NOTRE-DAME D'ANVERS... tous ces hauts lieux, ces sanctuaires de beauté et de gloire aussi de notre OCCIDENT CHRETIEN... Et LOURDES, et LISIEUX, et FOURVIERE... et MONTMARTRE, ces pèlerinages, ces stations où il venait, dans le recueillement raviver la flamme de sa vie intérieure, revivifier ses forces idéales et spirituelles, Fernand te plaisait â les évoquer, avec une sainte exaltation à Esterwegen, devant et pour ses compagnons de captivités...

« II n'est pas surprenant, écrit M. René Gobillot, l'éminent écrivain chartrain, dans un hommage intitulé : « FERNAND TONNET et la leçon des cathédrales gothiques », qu'il ait si bien compris que la cathédrale est la plus magnifique des œuvres collectives et qu'ainsi elle touche au fait social... Acte de foi, acte d'amour, acte d'humilité par le miracle de l'anonymat, la cathédrale est encore un acte, le chef-d'œuvre de l'obéissance. Par leur esprit d'ordre et d'harmonie, les foules qui travaillèrent à la cathédrale y réalisèrent d'un même élan, d'une même âme, d'un même art : le beau en vue de Dieu... Tout rempli des enseignements et des visions mystiques des cathédrales, grâce à la prière et à l'action qui formaient en lui un parfait accord, Fernand Tonnet sut, le plus simplement du monde, mener, tout naturellement, une vie toute surnaturelle... »

Un juste éloge, en une concision du meilleur aloi, de celui qui n'eut d'autre ambition sur terre que d'accomplir les sept œuvres spirituelles et les sept œuvres corporelles de miséricorde, de plus grande joie que de s'oublier soi-même pour le bonheur des autres...

Chaque année, la semaine sainte était l'occasion pour lui de s'isoler dans le silence du cloître, de faire une retraite à l'abbaye de Rochefort, à celle de Chimay ou de Maredsous.

Ses dernières notes, datées de la fête de Pâques 1943, sont révélatrices de son esprit d'abnégation et d'humilité, de son idéalisme inébranlable et serein, de son témoignage chrétien :

J'ai eu beaucoup de grâces dans ma vie... plus que d'innombrables hommes...

J'ai pu travailler chaque jour dans le champ du Seigneur...

J'ai partagé l'amitié si bienfaisante de tant de prêtres...

J'ai fait au cours de ma vie bien des retraites... j'ai eu le bonheur de rencontrer sur ma roule des dînes sublimes, surtout dans le milieu ouvrier.

Seigneur, j'aurais dû être bien haut dans les voies de la perfection,..

Pardon, Seigneur, d'avoir gaspillé tant de bienfaits et d'avoir écoulé si distraitement vos appels.

Demain je lâcherai d'être plus charitable et plus patient... J'accepterai les contradictions, les critiques, tes incompréhensions (dont je suis l'objet dans mon action) en me répétant que ces épreuves, si je les accepte sans me cabrer seront un pain spirituel pour mon âme... Jamais je ne veux me décourager... L'heure du découragement est celle du prince des ténèbres.

Je Vous remercie, Seigneur, de ces journées... Je vous remercie de votre résurrection en moi...

Vous pardonnerez à la piété fraternelle si je rappelle en terminant cette pensée du Connétable des laines : « Un EXEMPLE et UN SACRIFICE, voilà les deux plus grandes choses que puissent être les hommes. »







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