La Jeune Garde




Le Jeune Garde, 11 août 1912.


Séance du 30 janvier 1913. Après présentation par le camarade Henri Tonnet, le conférencier, M. le vicaire Cardijn commença en se félicitant de voir la politique prendre partout une forme, une tournure sociale et économique. Il montre ensuite la connexion très étroite qui existe entre la morale et la question sociale.

Avant de réformer les conditions de la vie sociale il est indispensable de changer les mœurs et la moralité. Pas de régénération sociale sans une réforme morale. L'orateur fait un tableau fidèle et complet de l'état des mœurs à notre époque. Partout c'est le déchaînement des appétits grossiers, des passions brutales, c'est le débordement du vice sous ses mille formes. Comment réédifier solidement sur une base aussi pourrie.

En un langage hardi, avec une ardeur d'apôtre le conférencier nous fait toucher du doigt les tares et les fléaux qui rongent et dévastent la société contemporaine.

La pornographie, l'immoralité, la débauche publique propagées par une presse ordurière, un théâtre obscène, des cinémas corrupteurs, des lieux de plaisir infects, une littérature cyniquement bestiale.

Le conférencier a étudié sur place le fonctionnement des Trade Unions anglais et les montre stigmatisant avec violence les défaillances et les vices du prolétariat. Leur influence est très grande. La Hollande mène une lutte à outrance contre l'immoralité. Il s'y est créée de nombreuses ligues pour la répression de la débauche et de la pornographie. Les résultats sont satisfaisants.

Notre pays est malheureusement resté fort en arrière. Il faut souhaiter que grâce à une propagande individuelle active et incessante on puisse opposer une digue aux débordements du vice et réformer nos mœurs individuelles, familiales, sociales. C'est la condition primordiale d'un réforme sociale qui puisse être féconde et durable.

Le camarade Henri Tonnet remercie vivement le brillant conférencier. Il engage les jeunes gardes à faire de la propagande afin que les deux autres conférences soient encore plus suivies que celle ci. La seconde conférence du cycle sera donnée en flamand Je 13 février.

Le J. G., 9 février 1913.


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Séance du 13 févier 1913. Présidence du camarade H. Tonnet, vice-président. Devant un public particulièrement nombreux M. le vicaire Cardijn nous a parlé du respect de la femme. Il examina d'abord la condition lamentable qui est faite à la femme ouvrière dans notre société. Les salaires féminins sont insuffisants ; 80 % des ouvrières sont incapables d'en vivre. C'est là la cause principale de la déchéance morale de beaucoup de femmes. L'orateur cite l'opinion de sociologues et de moralistes éminents : G. Picot, d'Haussonville, Boyaval, Benoist, du Camp, Vogelzang. Tous sont d'accord pour reconnaître l'effrayante progression de l'immoralité publique découlant de la situation économique présente. L'éminent conférencier nous dépeint la situation de la femme et de l'ouvrière dans les divers pays de l'Europe sous des dehors lamentables.

Ces abus ont attiré l'attention des gouvernements et depuis quelques années de nombreux congrès et conférences internationales se sont tenus dans le but de modifier cet état de choses. Mais le retour aux mœurs chrétiennes, l'application des principes sociaux de l'Evangile feront davantage que les plus belles lois.

Cette brillante conférence a vivement impressionné et intéressé l'auditoire.

Le camarade Henri Tonnet remercie chaleureusement l'érudit sociologue qu'est M. le vicaire Cardijn de son exposé si documenté et si magistral. Il exprime le souhait de voir à toutes les conférences un auditoire aussi nombreux que ce soir.

Le J. G., 23 février 1913.


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Séance du 27 février 1913. M. le vicaire Cardijn a continué la série des conférences sociales organisées par le cercle d'études de la Jeune Garde.

Le camarade Henri Tonnet, vice-président, résume les deux précédentes conférences. Il insiste à son tour sur la situation intolérable dans laquelle se trouvent de nombreuses ouvrières. La réforme des mœurs individuelles s'impose en premier lieu mais on ne peut négliger l'action législative. Cette dernière ne peut être sérieuse, efficace, décisive que si le droit électoral est octroyé à la femme. Les pays de suffrage universel sont en avance sur nous. La situation morale, sociale et économique de la femme s'y est améliorée grâce à l'influence des électrices. Il appartient aux catholiques de propager l'idée du suffrage universel intégral.

M. le vicaire Cardijn examine la question morale au point de vue de l'homme. Il montre les ravages de l'immoralité, il flétrit la triste mentalité qui règne aujourd'hui dans la jeunesse. A qui la faute? Beaucoup aux parents et à l'éducation.

Le conférencier réfute plusieurs préjugés que condamnent les sommités scientifiques du monde entier et de tous les partis concernant la chasteté. Loin d'être nuisible elle est au contraire salutaire au corps autant qu'à l'intelligence et à la volonté.

A côté de l'immoralité se dresse le fléau de l'alcoolisme. M. Cardijn nous donne plusieurs statistiques tristement éloquentes pour notre population : un cabaret pour trente- quatre habitants environ. Une réaction s'impose sous peine dé déchoir complètement. Avec la continence et la tempérance l'orateur préconise une forte discipline morale et intellectuelle. Il conseille aussi l'éducation physique sans toutefois aller jusqu'aux excès des jeunes gens d'aujourd'hui qui font du sport leur exclusive préoccupation. Notre jeunesse ouvrière doit être plus studieuse, plus intellectuelle, plus avide de connaissances. L'exemple des jeunes et même des vieux trade-unionistes anglais devrait être imité en Belgique. En nous réformant, en nous régénérant nous formerons des ouvriers d'élite vraiment conscients, qui se mettront vaillamment à la tâche pour refaire une société plus juste, plus humaine, plus chrétienne. Cette splendide conférence fut vivement applaudie.

Le vice-président Henri Tonnet félicite et remercie le conférencier dont l'entraînante et chaude parole portera sans nul doute des fruits parmi nos amis laekenois.

Le J. G., 9 mars 1913.

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Séance du 25 juin 1914. Malgré l'été et ses délicieuses soirées qui engagent bien plus à la flânerie et au repos qu'aux ardentes discussions politiques il y avait 70 présents, jeudi dernier, à la conférence de l'abbé Cardijn, l'organisateur et l'apôtre bien connu du syndicalisme féminin.

L'orateur avait pris comme thème de son discours : l'action syndicaliste du jeune catholique, sujet bien des fois exposé ici mais que l'éminent sociologue parvint à traiter d'une façon nouvelle autant que captivante.

Après avoir insisté sur la nécessité absolue pour l'ouvrier de se syndiquer et après avoir esquissé à larges traits l'avenir de l'organisation professionnelle et sa puissance actuelle il engage les jeunes gardes à étudier avec sérieux, persévérance, acharnement même les problèmes sociaux de l'heure présente.

Il recommande vivement les enquêtes faites parmi les ménages ouvriers dans les quartiers populaires. Il demande aussi aux jeunes gardes de vivre pleinement leur foi en s'approchant plus fréquemment des sacrements et en donnant partout et toujours l'exemple d'une conduite rigoureusement irréprochable.

L'orateur passe en revue les organisations de jeunesse tant socialistes que catholiques en Belgique et à l'étranger. Il cite les œuvres, les méthodes, les moyens de propagande, les revues et journaux de l'Action Catholique de la Jeunesse Française.

Enfin en une péroraison émouvante et élevée il fait part de ses espérances en une régénération sociale et chrétienne.

Lorsque les applaudissements répétés de l'auditoire prirent fin le camarade Henri Tonnet, qui présidait, remercie en termes excellents le talentueux conférencier.

Le J. G., 5 juillet 1914.

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Notre organe fédéral consacra des colonnes entières à Agathon, à Mistral, à Francis Jammes, à Paul Claudel et à ses œuvres, à Charles Péguy... Un des nôtres, à Laeken, ne faisait-il pas presque chaque semaine le trait d'union entre La Vie Nouvelle, de l'Association Catholique de la Jeunesse Française, et nos groupements bruxellois.

Le dernier numéro du Jeune Garde, daté du 2 août 1914, contient le texte d'une allocution du Père M. S. Gillet. Nous en détacherons quelques lignes de la péroraison :

« Soyez fiers de votre beau titre de « jeunes gardes ». Gardez l'entrée du royaume de Dieu ; remplissez courageusement votre office de sentinelle ; n'oubliez pas le mot de passe et ne vous endormez pas à votre poste d'honneur. Mais pour que votre groupement soit invincible, comptez moins sur la quantité de vos recrues que sur leur qualité. Des zéros ajoutés à des zéros ne forment pas un chiffre. C'est l'unité qui est le principe du nombre. Soyez donc chacun pour votre compte des unités. Aspirez moins à être quelque chose dans la Jeune Garde qu'à y être quelqu'un, une unité de valeur. Alors réunis, vous serez invincibles. Une poignée de braves peut mettre une armée en déroute... Au nom de mes jeunes compatriotes, je vous supplie de continuer à donner l'exemple de ce que peuvent des jeunes gens aux convictions catholiques, organisés et rangés autour d'un noble emblème. Outre la sympathie qui unit l'un à l'autre nos deux pays, souvenez vous que le royaume de Dieu n'a pas de frontières et qu'un des grands devoirs de la charité chrétienne, c'est d'étendre à l'infini les limites du royaume de Dieu. »

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Nous étions quelquefois en léger désaccord avec Fernand à propos de notre engagement politique... Certes il n'y avait pas lieu de nous blâmer de faire nôtre une devise alors fameuse : « Politique d'abord » mais il nous reprochait de songer surtout à gagner des voix, à conquérir des électeurs alors que pour lui le service spirituel, le salut des âmes primait tout. Nous visions davantage à l'immédiat palpable qu'à l'efficacité véritable. Il était lui pour une action, pour un travail en profondeur beaucoup plus durable et plus positif.

Quand il entendait nos turbulents camarades répondre avec emportement à l'inepte cri : « A bas la calotte » par un slogan contraire, il en souffrait visiblement dans son cœur pacifique toujours soucieux de générosité, et débordant d'amour.

Nous restions sur nos positions respectives en déplorant qu'en Belgique le salut temporel de l'Eglise fût lié au succès électoral d'un seul parti et en admettant qu'un dévouement désintéressé est bon et louable.

Il existait deux réseaux d'oeuvres ayant leur siège des deux côtés — épître et évangile — de l'église Notre-Dame.

Pendant quelque temps M. Cardijn avait organisé les réunions d'un petit cercle : « Travail et Vertu » dans le local de la Jeune Garde-côté évangile. Il le transféra rue de l'Eglise, au local du patronage des filles.

Mon frère était un assidu du patronage des garçons qui tenait ses réunions à l'école primaire de la rue Mellery. Jusqu'alors le patronage avait un rôle de protection morale et un but d'agrément. On y pratiquait aussi les sports.

C'est lentement que son action sociale s'affirma. L'évolution fut laborieuse.

Membre de la Conférence de St-Vincent de Paul, Fernand devint vite l'ami et le bienfaiteur de nombreux ménages nécessiteux. Il avait repris ses enquêtes sociales commencées à Quiévrain, labeur silencieux, obscur, méthodique, vivant, fécond.

Nous l'avons dit, tout le monde s'occupait alors de syndicalisme, de cercles d'études, de questions sociales, les uns de toute leur âme, par conviction, les autres par une sympathique curiosité ou encore par dilettantisme. Fernand détermina quelques jeunes employés à constituer avec lui un syndicat en s'inspirant des méthodes préconisées par Léon Christophe.

Les « laboratoires sociaux » de la rue de l'Eglise, 14-16 (devenue depuis rue Mathieu Desmaré), de la rue Mellery, et aussi de la rue des Artistes, n° 4 (car M. Cardijn convoquait aussi chez lui jeunes travailleurs et étudiants), servirent à une profusion d'essais, d'études, de recherches, d'expériences, de calculs de « forces et de résistances » et permirent sinon de s'orienter, ou de trouver tout de suite la bonne piste, du moins de préparer le tremplin d'où l'on prendra quelques années plus tard l'élan décisif. M. Cardijn constitua des noyaux de propagande parmi les jeunes ouvrières fréquentant le patronage. Il détermina des dévouements magnifiques. Fernand le secondait avec ardeur. Ils étaient toujours tous les deux en suractivité.

Dans un article d'adieu à ses camarades de la J.O.C. qui fut publié le 4-11 août 1934 (J.O.C. n° 31-32) mon frère évoque « le souvenir de quelques petites ouvrières, inconnues ou disparues, qui furent à nos débuts des pionniers indomptables et des raccrocheuses d'âmes me dépassant de très haut en énergie et en don de soi ». C'est à elles que je songeais, continue-t-il, en parcourant « La femme dans les missions » de Goyau. Il y dit ceci : « Dans l'histoire missionnaire, comme dans tout le reste de l'histoire humaine, les agents les plus efficaces ne sont pas toujours les vedettes sur lesquelles l'histoire bavarde, mais souvent les infiniment petits sur qui elle se tait. » Et Fernand de conclure : « Cela est vrai aussi dans l'histoire jociste ».

Il avait vingt ans depuis quelques jours quand sonna le tocsin de la mobilisation générale. Il n'hésita pas une seconde. Estimant que son devoir était de servir, il s'engagea simplement, gravement, à sa manière coutumière, comme volontaire de guerre.

En faisant ses adieux, le 6 août 1914, à M. le vicaire Cardijn, il obtint de lui qu'il le déliât pendant la durée des hostilités du vœu qu'il avait fait de ne jamais boire de spiritueux. L'alcoolisme sévissait alors et des ligues de tempérance se constituaient dans beaucoup de villes. M. Cardijn ne se contentait pas de dénoncer ce fléau social, il prêchait d'exemple et il recrutait des ligueurs abstinents.

Si en temps de paix l'armée est « un bon livre pour connaître l'humanité » (Vigny), pendant une campagne de plus de quatre ans, elle fut pour Fernand l'endroit le mieux indiqué pour se pencher avec une attentive et chrétienne commisération sur tous les aspects de la souffrance, de la turpitude, de la misère, de la mort humaine et pour être tous les jours prêt à mourir pour que vivent les autres. Elle fut l'école supérieure où se préparer à l'apostolat.

II n'avait aucune disposition pour le métier des armes. Je le constatai le 25 août, tandis qu'il faisait l'exercice sur la plaine du dépôt de Beveren-Waes. Une monture rétive le secouait drôlement et tandis que les autres cavaliers s'en tiraient avec aisance, il ne savait comment éviter d'être désarçonné par son cheval. Je le revis à Calais, le 6 février 1915, à la clinique des Franciscaines, où il avait subi une opération. Son moral était superbe, sa bonne humeur sans pareille quoique souffrant beaucoup et à la veille de devoir passer une deuxième fois sous le bistouri.

Les sentiments qu'il éprouva toujours pour la hiérarchie : respect, fidélité, soumission, oubli de soi, il les reporta pendant la guerre sur ses chefs militaires et spirituels. Il était en rapport et en grande amitié avec tous les aumôniers de l'armée belge.

Il faut nous borner à renvoyer le lecteur à sa biographie que publia en 1945 notre frère Adrien, curé à Genval, et où il trouvera les pages les plus caractéristiques de son « journal de guerre » (1914-1918).

« L'Echo de Paris », du 13 janvier 1915, publia le texte de la lettre pastorale : « Patriotisme et Endurance » du cardinal Mercier. Est-il besoin de rappeler combien ce document mémorable fit sensation au front? En Belgique occupée elle encouragea et galvanisa les patriotes. Les orateurs religieux s'en inspirèrent pour prêcher la résistance. M. l'abbé Cardijn, qui dénonça les déportation», M. le Curé Swalus, le P. Deharveng, l'éloquent orateur de Notre-Dame de Lourdes, pour ne citer que trois noms ne sortant pas de notre cadre, furent arrêtés par l'ennemi.


Plus heureux que les Louis de Lalieux, les Attout, les Bruyère, les Taymans et tant d'autres héros de la génération sacrifiée, les Lotte, les Alain-Fournier, les Psichari, les Péguy, Fernand a pu écrire pour finir son journal :

11 novembre 1918 : ARMISTICE.

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