La service de la jeunesse ouvrière





Après le service de la patrie, le service de la jeunesse ouvrière.


La dénomination : « Jeunesse Ouvrière Chrétienne » n'était pas encore choisie en 1919 quand Fernand décida de l'orientation de sa vie en devenant secrétaire du directeur des Œuvres Sociales de Bruxelles.

A vrai dire ce titre vient de Maine-et-Loire. En 1859 fut fondée à Angers « l'Œuvre de la jeunesse ouvrière chrétienne » qui avait un journal : « Jeune Ouvrier », dirigé par un jésuite le Père Gautier. Son essor était marquant puisqu'une réunion des dirigeants, au nombre d'une quarantaine, se tint le 15 septembre 1859 à Paris, au Séminaire de St-Nicolas du Chardonnet.

Gardons-nous d'avancer qu'il s'agit peut-être d'une ancêtre de la J.O.C. mais en passant rendons à César, à la Fille aînée plutôt...

Pendant l'occupation M. l'abbé Stas dirigeait le patronage des garçons à Notre-Dame de Laeken. Il appartenait à une famille de Vilvorde, conservatrice de tradition. Ce fut le modèle des directeurs. Il encouragea un compagnon de Fernand, Jan Slagmuylder, et onze autres de ses patronnés — les douze apôtres — à s'initier à l'action syndicale. Un embryon de syndicat d'apprentis appelé : « L'Espoir de l'avenir » s'ébaucha ainsi, en 1915.

On le considère comme l'avant-coureur de la « Jeunesse Syndicaliste » qui fut fondée par Paul Garcet, Fernand Tonnet et quelques camarades en novembre 1919.

Dans son manifeste, la Jeunesse Syndicaliste déclare être un syndicat de jeunes ouvriers et employés, une école de formation, un centre de propagande, une amitié.

Son organisation : une section par paroisse. Chaque section doit envoyer un délégué au Cercle d'Etudes Central tous les lundis soir. Trimestriellement a lieu une journée d'études avec assemblée générale et retraite d'un jour. On insiste sur l'importance de la lecture : livres, périodiques sociaux et professionnels, bulletins des organisations socialistes de jeunesses ouvrières à l'étranger. Siège central : Fédération des Syndicats Chrétiens, place Fontainas, Bruxelles (Cet immeuble est devenu la Maison des Huit Heures).

Il fallait un bulletin, si modeste fût-il. Il parut en août-septembre 1920. Quand vingt ans plus tôt, Charles Péguy lança ses « Cahiers de la Quinzaine », il ne possédait pas vingt francs. Les dirigeants de la « Jeunesse Syndicaliste » étaient aussi impécunieux.

On peut imaginer que pendant leur tragique détention au camp de Dachau, Paul Garcet et Fernand Tonnet durent parfois évoquer leur premier geste de semeur, la parution de leur premier numéro... « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul, mais s'il meurt... »


* * *


Voici l'article liminaire du premier numéro de la « Jeunesse Syndicaliste ».

LA PREMIERE ETAPE.


La naissance de ce journal réjouira certes les camarades qui depuis huit mois ont donné leur âme au mouvement. C'est à eux, à leurs efforts audacieux et tenaces que nous devons de pouvoir quitter aujourd'hui le champ clos de notre action et de nous ébrouer à la forte lumière du jour.

Qui l'eut dit, il y a dix mois, à l'époque des premières réunions patiemment recrutées alors que ceux qui venaient « causer » de syndicats pour jeunes gens étaient regardés comme dû l'être de loin le fameux « monstre du Congo ».

Et pourtant nous n'hésitions pas à promettre ce journal et nous le lançons aujourd'hui avec la même chrétienne confiance qui nous animait lorsque nous en projetions la parution.

Désormais nous avons un outil de propagande, de conquête, une tribune, un lien d'amitié. Et quand demain nous amènera de nouvelles difficultés, de nouvelles entraves, de nouveaux échecs nous saurons les braver car nous sentirons par notre journal la nécessité de notre effort.

Nos camarades trouveront ici, à côté d'articles de direction, une partie documentaire sur les différents sujets intéressant la jeunesse ouvrière, une chronique de propagande qui sera le bulletin de santé de nos sections une chronique bibliographique et enfin une chronique réservée au mouvement international des jeunesses ouvrières.

Notre journal ne sera pas une copie camouflée d'autres journaux : il ne publiera pas des articles de politique intérieure ou extérieure ; l'on n'y trouvera pas des tirades larmoyantes sur les lointains persécutés d'une terreur blanche ou rouge mais on y défendra les grands opprimés qui vivent à nos côtés, dans nos usines : les adolescents et les jeunes ouvriers. L'on y dénoncera impitoyablement les injustices et les abus que nos enquêtes dévoileront : que les auteurs soient des catholiques hors l'Evangile ou des incroyants sans loyauté.

Mais par dessus tout, notre journal sera le propagateur de notre Foi parmi le jeune peuple, nos amis étant depuis toujours convaincus que son relèvement intégral sera résolu le jour où nous l'aurons ramené à Notre-Seigneur Jésus-Christ, le jeune charpentier de Nazareth.

Et maintenant, mes jeunes camarades, que le mot d'ordre soit : PROPAGANDE. Que chacun prenne ses responsabilités, que chacun se sente lié à l'avenir de notre mouvement, que chacun veuille gagner des âmes ouvrières à notre cause.

Nous commençons l'étape à quelques uns... Qu'à la halte prochaine l'on nous retrouve en foule.

Fernand TONNET, secrétaire central

La Jeunesse Syndicaliste préluda à la Jeunesse Ouvrière Chrétienne. La période qui va de 1919 à 1924 est celle de la gestation de la J.O.C. qui est premièrement une méthode d'action. Période très laborieuse, très rude puisqu'il fallut surmonter des obstacles nombreux et quasi surhumains. La parution du journal s'en ressent. Il y a des tâtonnements, du flottement, des retards. La numérotation est inexacte, les « bons à tirer » fautifs. Pourtant la lecture de ces quarante numéros est essentielle.

Remarquons que Fernand qui prodigua charitablement et éloquemment son encens à autrui avec une bienveillante libéralité eut toujours en aversion, lorsqu'il s'agissait de lui, compliments, louanges, félicitations, approbations un peu vives.

Il y a des manques et des lacunes importantes dans beaucoup de relations de congrès, journées d'études, manifestations variées. Ce n'est pas nous qui avons déploré qu'il mît tant d'esprit trappiste (nous avons dit qu'il fit souvent retraite à l'abbaye de Chimay ou de Rochefort) dans sa discrétion, dans son abnégation, dans son effacement systématique. Il eut la passion ou le génie de la modestie et quand après son départ de la J.O.C. il fut désigné pour des besognes secondaires ou subalternes on peut affirmer qu'il fut le modèle de l'humilité chrétienne.

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En ouvrant la marche, en composant son premier numéro de la J.S. il fait connaître le nom d'Edward Montier, le plus grand des précurseurs. Les autres et ceux qu'il considère comme les maître assurés, comme les nourriciers, les inspirateurs en quelque sorte de l'idéal jociste, ils vont suivre peu à peu : Marc Sangnier et son Sillon ; Albert de Mun ; l'Action Populaire de Paris ; la Tour du Pin ; Toniolo ; Léon Harmel ; l'abbé Beaupin ; le chanoine Desgranges ; Gaston Tessier ; Jacques Debout ; l'abbé Pottier ; le père Rutten ; Ketteler ; Decurtins ; l'abbé Jacques Leclercq ; Marius Gonin ; Giovani Papini ; Paulin Enfert ; le père Arendt, nous allions oublier : Pierre l'Ermite. Il signale leurs œuvres et en recommande vivement la lecture. Il en publie des extraits caractéristiques et revient sans cesse sur leur influence bienfaisante.

En mai 1922 Jacques Meert donne son premier article à la J.S. Et en septembre Paul Garcet rejoint l'armée.

Le 17 septembre 1922 l'Association Catholique de la Jeunesse Belge dont l'aumônier était le chanoine Brohée — calquée sur l'A.C.J.F. déjà citée plus haut — organise un congrès à Gembloux. Selon le vœu de la hiérarchie et pour unifier toute l'action catholique belge il est décidé d'affilier toutes les organisations de jeunes à l'A.C.J.B.

Cependant le titre du journal est toujours « Jeunesse Syndicaliste ». La manchette devient : « Jeunesse Ouvrière » en avril 1924. L'aube de la J.O.C. va poindre.

La rédaction s'explique : « On nous a dit : Changez d'étiquette... votre titre effarouche de vieilles peurs, d'indéracinables susceptibilités, d'incurables timidités tapies dans des âmes pourtant ardentes, zélées, conquérantes. Nous avons compris que nous devions accepter les conseils de tous ceux qui estiment que dans beaucoup de régions du pays il serait maladroit de vouloir recruter des jeunes travailleurs en se présentant à eux uniquement et entièrement en syndicalistes. »

Le n° d'août 1924 publie un article de M. Cardijn, directeur des Œuvres Sociales : « L'Action Catholique dans la classe ouvrière ».

Le 10 juillet 1924 se tint à Bruxelles une journée sacerdotale à laquelle participèrent 56 prêtres. M. l'abbé Van Haudenarde, directeur des Œuvres Sociales de Charleroi apporte l'approbation explicite de l'évêque de Tournai à la Jeunesse Ouvrière Chrétienne.

M. l'abbé Cardijn résume les caractéristiques de la J.O.C. Elle fait partie du mouvement ouvrier, groupe les adolescents et les jeunes ouvriers dont elle veut former des apôtres ouvriers qui fassent de l'action catholique dans la classe ouvrière.

Le projet de statuts est approuvé, après quelques corrections.

Le Conseil Général de la J.O.C. belge fut constitué au premier Congrès Jociste le samedi 18 avril 1925. Les 150 délégués présents désignèrent 15 d'entre-eux pour en faire partie. Ils représentaient les Fédérations régionales du pays wallon : Liège, Verviers, Huy, Waremme, Vir- ton, Nivelles, Namur, Mons, Charleroi, La Louvière, Tournai et Mouscron. Garcet, Meert et Tonnet du secré- ' tariat central de Bruxelles complétèrent le Conseil Général.

Les 15 mandataires officiels devaient élire le bureau-directeur.

On procéda à la répartition définitive des fonctions lors de la première séance du Conseil Général le 3 mai 1925. Elle se fit par vote secret. Furent élus à l'unanimité : Tonnet, Fernand, président-général ; Meert, Jacques, secrétaire général ; Garcet, Paul, trésorier général ; Conrardy (Liège), vice-président ; Delcourt (Nivelles), secrétaire adjoint.

Rappelons à titre indicatif quelques grandes manifestations du début :

Fayt-lez-Manage : 24-27 septembre 1925 : première semaine sociale jociste.

Namur : Deuxième congrès national jociste : les 10 et 11 avril 1926. Il se clôtura par un remarquable discours de Mgr Heylen, évêque de Namur. II constitue une espèce de sommaire anticipé de la mémorable allocution de Pie XII au rassemblement romain du 25 août 1957.

Bruxelles. Collège St-Michel : Du 4 au 8 août 1926 ; Deuxième semaine sociale jociste.

La J.O.C. Féminine fut constituée le 1er février 1925 au cours d'une journée d'études qui se tint à Bruxelles, boulevard Clovis.

Un premier Congrès jociste flamand (K.A.J.) se tint à Gand les 28-29 août 1926 sous la présidence de M. Devos, d'Anvers, avec M. Schellekens, comme secrétaire général. Désormais les Flamands mèneront une action parallèle à celle de la J.O.C, belge (Bruxelles et pays wallon) en obéissant aux directives générales du secrétariat central.

Il convient de nous restreindre et d'arrêter cette litanie, fille sera utile ; elle était indispensable, Désormais nul ne nous reprochera de nous être complu à une simplification trop sobre ou trop sommaire.

Ceux qui s'intéressent au magnifique mouvement qui grâce i l'inébranlable énergie et à l'impérieuse perséverance de Mgr Cardijn n'est déployé jusqu'aux confins du globe devront lire, nous le répétons, avec une minutieuse application tous les numéros de la « Jeunesse Ouvrière Chrétienne » — et aussi le « Bulletin des dirigeants ».

Quelle lecture captivante, réconfortante dans son élévation spirituelle. Comme on y glane toujours avec une émotion délicieuse...

Signalons que notre collection de ces périodiques — elle est quasi complète — de 1920 à 1934 — a été donnée à la Bibliothèque de l'Université de Louvain où elle peut être consultée. Elle est cataloguée : « Fonds Fernand Tonnet ».

Nous sommes enclin à penser que l'histoire du jocisme n'est pas à envisager avant longtemps. Elle exigera de son auteur un ardu et tenace effort. Il faut souhaiter qu'il ait le respect lucide de la hiérarchie d'un Veuillot comme aussi la subtilité psychologique d'un Péguy.

Régressions et renouvellements... flux et reflux... extinctions de foyers et flambées nouvelles... transition et épanouissement... beaucoup d'érudition sera requise et un grand talent analytique.

Dans une œuvre collective qui eut quatre fondateurs, assez différents de vocation, de talent, de caractère, de mentalité et d'origine, des divergences, des contradictions, des heurts étaient inéluctables, surtout après plusieurs lustres d'action commune.

Pour quelque soutenance de thèse nuancée et complète, il n'est pas sans intérêt de connaître les circonstances, les raisons, les dessous de certaines retraites, de certains effacements, de certaines immolations de dirigeants de grande classe.

Que le départ tout d'abnégation et de magnanimité de Fernand Tonnet, en 1934, ait engendré un grand malaise et beaucoup de tristesse au sein des sphères supérieures de la J.O.C., de nombreuses lettres et des confidences de personnalités de première importance en firent foi.

Tout en admettant que l'évolution structurelle foudroyante qui caractérise et emporte notre société justifiait des initiatives matérielles imprévues, des méthodes inédites, des tendances sans précédent notre frère restait convaincu de la nécessité de prendre garde aux déviations temporelles et de maintenir résolument à l'abri de la séduction de tout mirage spectaculaire une action et une méthode de conquête en profondeur fondée sur l'étude, la réflexion, l'observation et la formation sérieuse.

L'ancien combattant du front connaissait l'importance du rôle des instructeurs, des éclaireurs, des sous-officiers, des chefs de file de qualité. Et puis n'oublions pas qu'il visa toujours et avant tout à la réalité spirituelle.

Gardien sensible et attentif de sa mémoire, nous avons tenu dans notre causerie du 13 novembre 1946, à Clichy, à le situer simplement à sa vraie place, en soulignant et en témoignant dans le respect des personnes, de la vérité et de la justice historique que la référence à sa vie, à son apostolat laïc éclaire les origines puis le démarrage du jocisme et en explique l'étonnante fièvre d'adhésion et le prodigieux essor dans des régions jugées inaccessibles, tant elles étaient livrées sans espoir au marxisme le plus haineusement anticlérical.

Au lecteur de juger si les indications et les précisions que nous avons données dans cet aperçu sont aussi pertinentes que les pages qui suivent.


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