Les adieux du chef



LES ADIEUX DU CHEF

Fernand Tonnet quitte la présidence générale de la J.O.C.

Personne ne pourra soupçonner l'émotion que me cause ce départ.

Jamais événement jociste ne m'a tellement impressionné.

C'est que Fernand Tonnet ne fut pas seulement le Président fondateur de la J.O.C. il en fut l'obscur et tenace préparateur ; il s'y donna totalement ; il en fut l'incarnation, l'animateur, le porte-parole, non seulement infatigable et jusqu'auboutiste, mais aussi le représentant le plus autorisé et le plus éloquent.

C'est tout un film, déjà lointain, mais combien vivant qui se déroule à nos yeux.

Quelques petites ouvrières venaient de se grouper pour une conquête qui devait devenir une épopée.

Fernand se présenta pour former la première équipe masculine. Il amena lui-même ses co-équipiers et l'on partit pour la conquête du monde. Il avait la foi, le détachement et la charité. Puis la guerre éclata.

Fernand n'hésita pas un instant, il quitta sa mère qu'il ne devait plus revoir et s'engagea... quatre ans il resta au front comme simple soldat dans la tranchée.

Puis après l'occupation de la Rhénanie, il revint se mettre à l'apostolat des jeunes travailleurs.

Depuis cet instant, il quitta tout, son père, sa famille, son avenir, ses meubles et ses livres, ne voulant plus appartenir qu'à sa vocation d'apôtre laïc.

Ceux-là qui ont vécu le temps de la « mansarde » de la rue Plétinckx peuvent se représenter ces jours et ces nuits de travail, de conversations, d'études, de prières, de voyages que furent les années de préparation. Fernand en était le cerveau et le cœur. Lui qui n'avait fait que des études moyennes, est parvenu à force de lectures et d'études à se donner une formation philosophique, littéraire et sociale qui étonne tous ceux qui l'approchent.

Et toute cette vaste culture, il se la donne, non par dilettantisme ou par curiosité mais pour mieux servir sa vocation.

Mais ce ne fut pas surtout par le prestige de sa supériorité intellectuelle qu'il entraîna ses camarades, ce fut par le secret de l'amitié que l'écho sincère et combien encore contenu d'une compassion et d'une indignation plus que fraternelle.

Toute cette longue préparation explique la rapide expansion de la J.O.C. et son orientation si réalisatrice et si concrète.

Dès le début Fernand s'attela à la moralité et à la sécurité dans le milieu du travail. On n'oubliera pas de sitôt le Congrès de Namur et les expositions de Sécurité de Vezin, Liège, Tamines, Charleroi et Gand qui eurent un si grand retentissement dans le pays.

Les relations internationales entretenues par Fernand Tonnet avec les spécialistes les plus éminents de tous les pays permirent de réunir une documentation unique qui contribua puissamment à l'organisation des premiers services jocistes.

Il en fut de même de l'orientation professionnelle et de la tutelle sanitaire des apprentis qui permit des interventions efficaces pour l'avenir des jeunes travailleurs.

Mais là où Fernand Tonnet ne sera jamais remplacé c'est dans la façon dont il fut le porte-parole de la J.O.C. à ses Congrès, ses pèlerinages, ses meetings et ses délégations officielles. Ses discours, ses présentations officielles. Ses discours, ses présentations quoique préparés minutieusement gardaient leur spontanéité si pénétrante parce qu'ils étaient vécus et vivants. Combien d'auditoires de milliers et de milliers de jeunes il a soulevés par sa parole à la fois fougueuse et apostolique. Si Fernand Tonnet quitte la présidence générale de la J.O.C. il ne déserte pas l'apostolat jociste. Il garde la ligne droite qu'il s est tracée une fois pour toutes : se donner pour toujours à la jeunesse et à la classe ouvrière. Il est entré pauver à la J.O.C,, il en sort plus pauvre financièrement. Mais que de richesses sociales, morales et spirituelles il a répandues autour de lui et qui l'ont enrichi lui-même. Il va demain les répandre dans les organisations syndicales chrétiennes du Hainaut où il sera plus qu'hier un entraîneur et un animateur.

Mais 22 années d'intimité apostolique créent des liens qu'aucune séparation temporelle ne peut briser.

Fernand Tonnet restera pour toujours le président-fondateur de la J.O.C. La grande famille internationale jociste dont il fut le pionnier, l'animateur et l'entraîneur gardera jalousement le dépôt apostolique qu'il lui a confié. Tous les militants et les dirigeants qui assument la responsabilité inouïe de continuer la mission de Fernand Tonnet tâcheront d'imiter sa générosité, son travail et surtout son esprit surnaturel.

L'histoire dira un jour ce que fut Tonnet pour le relèvement et l'action catholique de la jeunesse ouvrière. Celui qui écrit ces lignes le considère comme une bénédiction et une grâce dans sa vie sacerdotale.

Tous les Jocistes du monde entier le béniront à jamais de sa foi, de son courage et de son sacrifice. Dieu seul peut le récompenser pour avoir donné à l'Eglise et à la classe ouvrière la J.O.C.

(J.O.C, 7-14 juillet 1934.)

Jos. CARDIJN.

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