Lettre à Cardinal Cardijn



Bruxelles, le 23 mars 1965

A Son Eminence Monseigneur le Cardinal Cardijn,

rue des Palais, 90

Bruxelles


Monseigneur,

En participant, très ému, à votre messe d'action de grâces il m'était bien permis de songer au temps où Fernand et Cyprien Neybergh, adolescents, jouaient au football à l'endroit même de la concélébration eucharistique.

L'ambiance trop ardente de la grande salle de réception ne m'a pas permis de tenir jusqu'au bout et c'est ainsi que je n'ai pas eu la joie de vous redire mes affectueux hommages.

Exaltation ... exultation ... deux vocables qui avaient cours déjà au temps où vous habitiez rue des artistes, ou plus exactement place Léopold alors, tout contre le bon Doyen Cooreman et de l'autre côté contre le directeur du cimetière de Laeken - un cimetière un peu aristocratique...

En contant des souvenirs et des réminiscences, j'ai dit qu'on vous comparaît en 1912/1914 à quelque abbé Daens, à quelque abbé Lemire, à un disciple « progressiste » du R.P. Rutten O.P. Quelqu'un affirmait : « S'il était appelé chez le cardinal à Malines pour être mis au pas, la chose serait normale.

« ... Mais s'il devenait un jour CARDINAL que diriez-vous ripostait un plaisantin. Ce dernier était prophète .

Il vous souvient de notre « jeune garde » de la rue Stéphanie...

Cinq fois : le 30 janvier 1913 ; le 13 février 1913 ; le 27 février 1913 ; le 25 juin 1914 sous ma présidence et le 1er août 1912 sous celle de Louis Gryson, déjà frappé par la tuberculose, vous avez parlé à notre tribune.

Je n'étais guère plus traditionaliste que vous et je fus maintes fois rappelé a l'ordre par Honoré Dewinde, secrétaire de Patria, pour mes excentricités : sous ma signature, sous celle plutôt de « Jacques Prolo », je préconisais dans « Le Jeune Garde » la suppression des classes sociales et des mesures sociales qui furent depuis longtemps dépassées.

Mais c'était, surtout ma campagne pour le suffrage universel intégral c.à.d, avec le vote des femmes qui souleva la colère conservatrice.

Je criais un peu plus fort de ma voix de jeune garde que les deux as belges de la réforme : Cyrille Van Overbergh et René Henry du « Patriote ».

A 82 ans vous êtes toujours le virtuose de la harangue populaire.

Mais voilà que je m'égare dans des dédales qui ne mènent pas au but que vous visez toujours.

Et je reste avec mes marottes et mes dadas...

C'est la patriote, c'est le souvenir du grand patriote que vous avez toujours été que je conserve avant tout dans mon coeur.

Vous étiez depuis peu devenu le successeur de l'abbé Vossen, rue du Boulet. Fernand était au front depuis le début de la guerre : il s'engagea le 5 août 1914.

Nous étions au début de 1916, en pleine occupation. Godefroid Kurth venait d'expirer quelques semaines auparavant à Assche.

Un petit tract faisait part aux catholiques de la mort du grand historien en les conviant à une messe aux Riches Claires en ville.

Et on s'est retrouvé à la « Centrale sociale » rue du Boulet dans une ambiance nerveuse, frémissante.

Il y avait, si ma mémoire est fidèle, Paul Tschoffen de Liège, Thomas Braun, un autre orateur disert. Il y avait aussi le directeur des Oeuvres sociales.

C'est pour moi, le plus pathétique discours que vous ayez prononcé.

Qu'avez-vous dit ? Vous avez magnifié le chrétien social, vous avez certainement glorifié l'historien. Et vous avez eu le cran de lire une page sur 1'Alsace Lorraine, laquelle a dû être pour quelque chose dans votre arrestation par l'occupant.

Dans votre péroraison vous avez repris son magnifique appel à la jeunesse catholique afin qu'elle fasse entrer dans la réalité le beau message de Rerum Novarum.

Cette évocation de Godefroid Kurth, qu'avec Fernand nous admirions tant, je tenais à la rappeler, Eminence, en ces jours heureux pour vous et vos innombrables amis.

H. Tonnet.



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