Souvenirs et confidences





Souvenirs et confidences

Que le Grand-Bruxelles a donc changé depuis une vingtaine d'années! Alors que d'érudits flâneurs et de réputés connaisseurs retrouveraient difficilement l'emplacement de rues fort passantes jadis, et aujourd'hui disparues, comment s'étonner que l'on ait oublié le nom d'une colline appelée « Espenveld », située aux confins des communes de Molenbeek-Saint-Jean, de Laeken et de Jette?

Elle était coiffée de deux cabarets rustiques : l'ancien et le nouveau « Pannenhuys » dont les spacieux jardins fort boisés s'emplissaient les dimanches d'été de braves « brusseleers » et de leurs familles. Il y avait des berceaux de verdure où deviser et se rafraîchir. Les enfants y trouvaient balançoires, chevaux de bois et autres attractions champêtres.

Un chroniqueur relate que dans une pièce du Pannenhuys « saillant sur la chaussée » se rencontraient, au 18e siècle, deux avocats bruxellois : Vonck, le libéral, et Van der Noot, le conservateur. La Révolution Brabançonne aurait été « résolue » dans cette guinguette jettoise (?).

Le Pannenhuys se trouvant aux portes de Laeken, un arc de triomphe y fut dressé quand Léopold Premier fit son entrée à Laeken par la Blockstraat qui s'appela depuis rue Léopold.

En 1907 nos parents firent bâtir une maison rue Pannenhuys, à Laeken.

Partant des deux estaminets, dont l'un fut, il n'y a guère, laidement mutilé, tandis que l'autre a disparu, notre rue séparait les deux communes contiguës de Laeken et de Jette.

Ce vieux chemin dévalant vers le passage à niveau de la minuscule station de Pannenhuis (de la ligne Nord- Koekelberg-Midi) un plan cadastral de 1811, du temps du régime français, nous l'indique traversant prairies et terrains vagues, en direction du « faubourg Napoléon » pour s'arrêter à la porte du Rivage près du canal de Willebroeck où commençait l'Allée Verte, la promenade favorite des Bruxellois d'alors.

Quand fut pendue la crémaillère, le 5 août 1908, mon père était à la veille d'avoir 50 ans. Nous avions 19 ans. Nos frères Adrien et Fernand respectivement 16 et 14. C'est vraisemblablement le 15 août de cette année que Fernand, pour la première fois, entendit la messe à Notre-Dame de Laeken : nous faisions partie de sa communauté paroissiale.

On a écrit que notre robuste et imposante église ne l'emportait pas, quant à la valeur artistique, sur la petite église édifiée au 13e siècle et dont on admire l'élégance du chœur qui seul a été conservé. On pourrait contester cette assertion. D'aucuns qui font autorité l'estiment beaucoup et nous partageons leur sentiment.

Au-dessus du maître-autel on vénère une petite statue miraculeuse de la Vierge qui pendant plusieurs siècles attira à Laeken des multitudes de fervents et suppliants pèlerins. La légende altère souvent agréablement l'histoire dans les pieux et candides récits que nous lègue la tradition populaire. L'historien Thymo rapporte que le pape Léon III, lorsqu'il visita l'Occident avec Charlemagne, en 803-804, consacra le premier sanctuaire mariai édifié à Laeken.

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A la mort de la reine Marie-Louise d'Orléans, le roi prit l'initiative de faire ériger une nouvelle église à Laeken. Elle est due à l'architecte Poelaert, l'auteur du Palais de Justice de Bruxelles. Léopold Premier assista à la pose de la première pierre de l'édifice, le 27 mai 1854, mais il mourut en 1865 avant son achèvement. La cérémonie de l'inauguration eut lieu en présence de Léopold II le 7 août 1872.

Le premier doyen de Laeken fut M. Coekelberghs, ancien aumônier de la Cour, qui mourut en 1903.

Nous avons été heureux de retrouver son successeur M. J. Cooreman, que nous connaissions depuis le temps où nous habitions Molenbeek. Il était premier vicaire de Saint Jean-Baptiste. Une figure très sympathique. Il n'était guère orateur mais il avait bien des mérites et des qualités. Accueillant, serviable, prodigue de son bien et de son cœur, tout justifiait sa promotion à la tête du doyenné de Laeken.

C'est lui qui recueillit la dernière confession de Léopold II et qui l'administra. La veille de la mort du fondateur de l'Etat du Congo, je m'en fus méditer, le soir, à hauteur de la rotonde des serres du Château Royal, où s'éteignait, dans une indifférence quasi générale, un très grand souverain que son caractère et ses faiblesses privées avaient rendu impopulaire. Absolument personne dans l'avenue où stationnait une auto. Quelle ambiance de poignante mélancolie! Combien de fois ne nous sommes nous pas rappelé le sentiment d'émoi qui nous étreignait au retour de notre démarche nocturne du 16 décembre 1909...

En ce temps là, Laeken n'était pas encore devenue une section administrative de Bruxelles. C'était une commune ayant obtenu des armoiries au-dessus desquelles se lisait l'inscription : « Résidence Royale ». Et quel texte ! « D'azur à une Vierge tenant sur ses genoux l'enfant Jésus et assise sur un trône gothique, le tout d'or. Pour supports, deux anges au naturel vêtus de longues tuniques blanches, représentant à dextre la Foi, à senestre, la Charité et supportant chacun d'une main, une couronne royale sommant l'écu ; le tout posé sur un ruban portant pour légende : « S. Beatae Mariae de Laeken ».

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Dans son « Code de la vie chrétienne », d'une riche densité et d'une merveilleuse concision, le cardinal Mercier invite les catholiques à s'intéresser à la vie paroissiale comme aux affaires de leur commune, le bon chrétien, le bon paroissien doit être en même temps un bon citoyen.

Tout ce que nous savions de la chose publique, c'était que les catholiques, unis aux indépendants, avaient renversé la majorité de gauche qui administrait la commune de Laeken depuis un demi-siècle.

Nous apprîmes un peu plus tard que le succès des partis de droite aux élections du 20 octobre 1907 était dû à l'intelligente combativité de Jules Coelst, un pharmacien de la chaussée d'Anvers, du notaire Gabriel Swolfs et de l'entrepreneur Charles Thomaes. Mais on omit de dire que la Jeune Garde, que présidait Louis Gryson, avait secondé ces trois leaders d'une manière efficace voire décisive. Toutes les années, la date de la victoire municipale était commémorée avec allégresse au cercle Notre-Dame, rue Stéphanie.

Un court rappel historique est utile. Plaçons-nous sur le plan national. En 1884 les conservateurs belges avaient pris le pouvoir, après une campagne électorale d'une violence inouïe, au cours de laquelle les jeunes gardes, organisées un peu partout dans le pays, s'étaient jointes aux associations conservatrices pour prendre d'assaut la puissante bastille libérale.

Sans grandes modifications, les chambres législatives se renouvelèrent aux élections générales périodiques qui suivirent, si bien que l'activité des jeunes gardes se ralentit beaucoup.

Elle reprit, quand fut appliquée la représentation proportionnelle des divers partis politiques.

En novembre 1905 fut créée la « Fédération des Jeunes Gardes Catholiques de l'arrondissement de Bruxelles » avec l'avocat Ignace Bieswal comme président.

Pour le catholique moyen d'alors se bornant à parcourir superficiellement son quotidien, le rôle des jeunes gardes consistait à distribuer des tracts en période d'élection, à afficher des programmes et dès proclamations, à procéder à la révision des listes des électeurs, à conduire au scrutin des infirmes et les vieillards, à protéger les candidats contre d'éventuelles surprises, à faire office de gardes du corps.

Nous avons partagé ces idées sans soupçonner que beaucoup de cercles de jeunes gardes possédaient un cercle d'études où les questions sociales, économiques, apologétiques étaient étudiées chaque mois, chaque semaine même par de jeunes militants épris d'action catholique.

Un collègue de bureau, ancien président d'un cercle estudiantin de Mons, m'engagea à assister en simple curieux à une séance de la Jeune Garde de Bruxelles, section de la rue du Boulet, dont il était secrétaire. Le lendemain, je le priai de me donner un mot d'introduction auprès du président de la Jeune Garde de Laeken.

C'était pendant la saison d'hiver 1909-1910.

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Louis Gryson était un ouvrier âgé de 33 ans. Il avait fait ses primaires chez les Frères, mais il nous confia, un jour d'épanchement, qu'il fut séduit par le marxisme. S'il n'eut été remarqué par Henry Carton de Wiart, il serait devenu un sectateur socialiste. Le futur homme d'Etat le détermina à suivre en 1895 les réunions d'un petit cercle démocratique qu'il avait fondé à Saint-Gilles et auquel il tenait beaucoup. Il avait composé à l'intention de ses membres un remarquable « Manuel d'études sociales et politiques pour la propagande » et Gryson l'apprit par cœur. Il lisait deux quotidiens : « Le XXe Siècle » et « Le Peuple » ainsi qu'un hebdomadaire flamand. On lui procura quelques bons livres, et de tous les genres, histoire, économie politique, voyages, technique, droit social, biographies.

Il était discuteur, il aimait la réfutation, il cherchait à polémiquer. Et comme il avait beaucoup de verve, qu'il était sensible et par-dessus tout courageux et désintéressé, il devint pour les libéraux et les socialistes un redoutable contradicteur pour leurs réunions publiques, un impitoyable décocheur de fléchettes barbelées aux cuisantes blessures, un tribun au bagout gavroche ou endiablé, qui avait partout et toujours les rieurs de son côté.

Emile Vandervelde était venu donner un meeting à Laeken et comme de coutume il avait été chaudement ovationné par ses amis. Louis Gryson, qui se trouvait au fond de la salle avec quelques camarades, demanda la parole. Des clameurs fusèrent de toutes parts mais prestement il bondit sur l'estrade et devant un tel cran Vandervelde imposa silence à l'auditoire houleux en insistant pour qu'on écoutât le contradicteur sans interruptions ni huées. Pendant un bon quart d'heure Gryson parla et visiblement il fit impression sur le grand chef qui lui répondit la mine dépitée par quelques sophismes et faux-fuyant.

Quoi d'étonnant si LOUIS était le président idéal de jeunes aimant la fièvre de la lutte et l'énergie morale, la bonne humeur et la controverse, les idées nouvelles et les opinions audacieuses. Tous les jeudis de l'année « il y avait séance », à 8 h. du soir, au cercle Notre-Dame. Après le tour de l'actualité qui suscitait parfois de pittoresques digressions et des anecdotes touchantes ou caustiques on était gratifié d'une causerie. Une discussion souvent générale s'ensuivait. La vérité était célébrée quand il le fallait avec vigueur.

Aux préjugés, on faisait une guerre sans merci. Le président était aux anges lorsqu'étaient en branle intervenants et opinants.

Quand l'ordre du jour était important, la température de la rue élevée ou qu'il fallait assister à des manifestations, inaugurations et congrès où nous aimions extérioriser notre sonore enthousiasme et déployer notre étendard, on a dénombré 200 présences.

Habituellement les séances hebdomadaires étaient suivies par une quarantaine de jeunes gardes : employés, travailleurs manuels, étudiants, stagiaires, fonctionnaires, universitaires.

Pendant les vacances, des séminaristes se mêlaient aux habitués. Le futur Recteur Magnifique de l'Université de Louvain, Monseigneur Van Waeyenbergh, manifestait une vive sympathie pour notre juvénile action. Il occupa à plusieurs reprises la tribune de la Jeune Garde. Le 3 avril 1913 il traita magistralement le thème : « Herlevend Catholicisme » et le 11 septembre de la même année il magnifia en termes lyriques : « Guido Gezelle », un de ses poètes de dilection.

Depuis longtemps le docteur avait prévenu Gryson qu'il avait à ménager ses forces. Nous le suppliions à notre tour, avec tous ses amis, de partir pour la campagne, car un mal cruel le minait, inexorablement.

Avant la fin de 1912 il fut obligé de céder la présidence de la Jeune Garde à son vice-président. Il s'éteignit le 26 décembre 1914 à peine âgé de 37 ans, s'étant dévoué sans mesure, sans air, sans loisir, sans repos à la cause catholique. Il dort, en attendant la résurrection, à deux pas de la crypte royale.

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Tournons quelques feuillets précédents de notre Carnet. Au début de l'année 1911 mon père fut nommé lieutenant du poste douanier de Quiévrain. L'a famille quitta Laeken le 20 avril. Mon frère Adrien était au Séminaire de Malines. Fernand dut interrompre ses études à Saint-Louis, mais par bonheur il y avait à Quiévrain un vicaire qui le prit bientôt en grande affection. Il avait été professeur de collège et il s'offrit à donner à mon frère les leçons conformes au programme des humanités modernes.

Dire qu'il lui révéla en outre la réalité prolétarienne serait inexact. Car Fernand naquit « social » tout comme Schubert vint au monde « musicien ». Le vicaire de Saint- Martin le plaça dans des perspectives qu'on pourrait qualifier de spécifiquement boraines pour lui montrer combien l'atelier était fermé à l'Eglise et pour observer de hideuses plaies sociales. Il l'éduqua avec autant d'intelligence que de générosité prenant plaisir à le guider vers la démocratie chrétienne dont il avait subi l'attrait. Il familiarisa Fernand avec des noms qu'il avait déjà entendus mais qu'il lui apprit à mieux connaître et à admirer davantage : le père Rutten, l'abbé Pottier, Victor Delporte, Léon Mabille, Godefroid Kurth. La curiosité minutieuse et la docilité affectueuse de son élève l'enchantaient. On eut dit que l'abbé Abrassart avait le sentiment de servir à l'éclosion d'une belle vocation sociale et spirituelle, à l'orientation d'une destinée singulière. C'est à lui en somme que revient, pour une bonne part, le succès de la percée jociste en Wallonie.

A la fin du mois d'août mon père fut promu à Bruxelles et la famille quitta le Couchant de Mons où elle avait résidé pendant quatre mois. Fernand prolongea son séjour à Quiévrain jusqu'à la fin de 1911. Il y retourna plusieurs fois en 1912 et notamment pour préparer avec son ami Eugène Caufriez, une journée franco-belge, le dimanche 25 août, à laquelle devaient prendre part, outre des sociétés du Borinage et des sections du Nord de l'Action Catholique de la Jeunesse Française, la Jeune Garde Catholique de Laeken.

Depuis trois ans le quartier du Pannenhuys perdait insensiblement son aspect rural. Les peupliers avaient disparu, les hauts talus étaient nivelés. De nouvelles artères se traçaient et les chantiers de construction étaient nombreux.

Notre mère était depuis longtemps la providence du voisinage. Elle avait le sentiment divin et humain de la compassion. Nul mendigot, nul disetteux n'a été rebuté par elle. Sa condescendance s'étendait aux plus médiocres. Sa bienfaisance elle la pratiquait sous les formes les plus inattendues. Les allocations familiales n'étant pas encore inventées, les familles nombreuses bénéficiaient d'une sorte de priorité dans ses bonnes œuvres. Elle s'ingéniait à justifier son intervention charitable en conviant notamment les aînées de foyers indigents à venir la seconder dans telle besogne de ménage, dans tel travail d'entretien ou de couture dont nous n'avions pas de peine à remarquer le peu d'urgence, le caractère insignifiant ou superficiel. Elle était encouragée dans cette voie par Fernand qui eut toujours le talent de dépister quelque détresse nouvelle à soulager. Il était son préféré, ou du moins, son confident.

Quelque heureux que nous fussions, et même un peu fiers, de faire partie de la paroisse Notre-Dame de Laeken nous ne pouvions oublier qu'il fallait à notre mère plus de vingt-cinq minutes pour arriver à l'église. Ni Saint-Pierre à Jette, ni Saint-Remi à Molenbeek n'étaient plus proches. Il nous arrivait de souhaiter que Malines songeât quelque jour à nous, puisqu'aussi bien on bâtissait plusieurs églises provisoires dans la grande banlieue de Bruxelles.

Nous apprîmes un beau jour, par un jeune abbé, M. Michaux, qui était en convalescence à l'Institut Saint- Augustin, rue Léopold, qu'un vicaire de Jette serait bientôt désigné comme curé-fondateur d'une paroisse dont l'église devait être érigée en bordure de la rue Léopold. Il fallut patienter. Au début de septembre 1912, M. l'abbé Michel Swalus vint sonner et se présenter. Notre-Dame de Lourdes allait être voisine de Notre-Dame de Laeken et partiellement la démembrer. Elle allait aussi lui enlever un vicaire.

C'était le plus rayonnant des ecclésiastiques que le nouveau curé. D'un commerce captivant et, à l'occasion, délicatement facétieux.

Son don d'observation, son bon sens bruxellois, sa rondeur avenante et sa bonhomie engageante le dispensaient de multiplier arguments, démonstrations, développements lorsqu'il était en visite pour quêter les fonds indispensables à la réalisation de beaux projets : église, grotte de Massabielle, calvaire, écoles, local des œuvres.

Il était si persuasif, si naturellement irrésistible que dès le début on flairait que grâce à son populaire pasteur Swalus, Notre-Dame de Lourdes ferait des merveilles à Jette-Laeken.

L'on sait que la paroisse que dirige M. le Curé Kuyl est aujourd'hui l'une des plus vivantes et des plus notables de Bruxelles.

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Mais nous avons fait dessein de graviter spécialement autour de Notre-Dame de Laeken.

Alignons quelques dates, rappelons quelques faits historiques, afin de faire mieux comprendre l'atmosphère du temps et de montrer quels étaient les courants d'idées, les préoccupations, les tendances, les aspirations de la jeune génération qui allait bientôt se trouver au seuil de la grande guerre.

Les années 1911-1912 furent marquées par une vive agitation politique. Au mois de juin 1911, le cabinet Schollaert qui avait résolu la question militaire et réalisé l'annexion du Congo, voulut instaurer, en matière scolaire, un régime de justice et de liberté. Il fut contraint de se retirer devant les injures, les violences, les agressions de ses adversaires.

Le ministère de Broqueville lui succéda qui comptait plusieurs tenants de la « jeune droite ». Il mena le parti catholique à la victoire. Il fut aussi le gouvernement du 4 août 1914 et celui du Havre.

Lorsqu'il prit le pouvoir, sa majorité n'était que de six voix. Les gauches, étroitement unies, comptaient bien tailler en pièces les cléricaux. Aussi bien le 2 juin 1912, au soir du scrutin, leur stupeur fut-elle indicible quand elles apprirent que leurs adversaires avaient gagné dix sièges.

Dès le lendemain les socialistes préparèrent la grève générale pour obtenir le suffrage universel, pur et simple.

Les élections se faisaient sous le' régime du vote plural, c'est-à-dire que le suffrage universel était tempéré, comme on disait, par l'octroi de bulletins de vote supplémentaires. En bénéficiant, les pères de famille, les propriétaires fonciers, les contribuables (qui n'étaient alors qu'une minorité), les possesseurs d'un certificat d'humanités anciennes ou modernes, les titulaires de fonctions élevées dans l'administration.

Les jeunes pressentaient qu'une réforme électorale était inévitable.

Le congrès annuel de la Fédération des Jeunes Gardes Catholiques devait se tenir à Forest le 29 septembre 1912. On désigna un jeune garde de Laeken, connu pour ses idées féministes, afin d'y présenter un rapport sur le suffrage des femmes.

Le collaborateur du « Patriote » y alla d'un compte rendu enthousiaste très élogieux. Le « XXe Siècle » prit la mouche. « Une section du congrès de Forest a voté un ordre du jour en faveur du droit électoral des femmes. Notre sympathie pour nos amis les jeunes gardes nous autorise à attirer leur attention sur le danger qu'il y a, même pour les hommes d'Etat autorisés, à discuter les grandes questions politiques avant que leur heure soit venue et surtout à en découvrir la solution immédiate et définitive après une discussion de 50 ou 60 minutes. La question du vote des femmes risque de ne pas être infailliblement résolue par nos amis après une heure de délibération. »

Après le choc des peuples et le grand carnage des années 1914-1918, la question fut jugée mûre mais il fallut la réaliser en deux ou trois étapes. Comme un député de gauche défiait un orateur catholique d'apporter la preuve que ses amis s'intéressaient, avant la guerre, au suffrage féminin, on parvint à le confondre en lui rappelant le congrès de Forest de 1912...

1912 fut également une grande année sociale. A Patria, le 29 septembre, eut lieu le premier « Congrès Syndical Féminin ». Une importante Semaine Sociale se tint à Fayt-lez-Manage, du 28 septembre au 1er octobre. L'abbé Giradin y fit un cours sur « l'éducation syndicale des jeunes ouvriers » tandis que l'ingénieur civil Arendt, qui devait entrer après la guerre dans la Compagnie de Jésus, exposa ses idées sur l'éducation économique de la jeunesse ouvrière. En voici un laconique compte rendu : « L'éducation économique ouvrière doit se faire par les cercles d'études, par les syndicats, par l'observation des faits réels et par l'étude de l'encyclique de Léon XIII. L'orateur développe la méthode à suivre dans l'étude des problèmes économiques au sein des syndicats et des cercles d'études. Il s'occupe particulièrement de la question des salaires. Il fait la distinction entre le salaire nominal et le salaire réel (valeur d'échange de cette quantité). Il faut viser à un relèvement général des salaires. Pour y arriver il faut stimuler chez les ouvriers au sein du syndicat les progrès de la technique : 1° en favorisant l'instruction générale et professionnelle et en collaborant à l'éducation de la classe ouvrière ; 2° en maintenant la perspective de revendications ouvrières plus urgentes. Il faut aussi réclamer au profit des ouvriers une part des avantages obtenus par les progrès techniques, défendre les intérêts des travailleurs dans les crises économiques et empêcher l'encombrement de certaines professions. Les économistes de l'ancienne école libérale ont nié la subordination nécessaire de l'organisation économique aux lois de la morale. Leroy-Beaulieu et la plupart des autres économistes sérieux l'admettent aujourd'hui. »

Nous avons gardé la (illisible - à ajouter) les brochures très fouillées écrites par le P. Arendt, pour lequel Fernand avait une grande admiration : « Le rôle économique des corporations » (1935) ; « Le rôle social de la jeunesse » (1930) ; « Aux sources de l'énergie » (1930) ; « Action catholique et ordre social » (1933) ; « La formation sociale par la J.O.C. » (1925) ; « La J.O.C. et le socialisme » (1927) ; « Le mouvement ouvrier. La J.O.C. » (1928).

Quand le P. Arendt fut ordonné prêtre, le 24 août 1926, il reçut un bréviaire acheté, grâce à une souscription, à laquelle contribuèrent tous les jocistes.

Consignons encore, qu'en 1912, les catholiques firent un grand effort de propagande en vue du relèvement professionnel des employés, de l'amélioration de leur situation par l'organisation syndicale. L'animateur de cette campagne était Léon Christophe. « Que l'énergie des employés se réveille donc, disait-il dans ses causeries aux jeunes gardes. Leur existence est souvent plus malheureuse que celle de leurs frères manuels. N'est-elle pas trop souvent la misère en habit? L'employé fait fausse route en recherchant l'amélioration de sa situation par démarches et recommandations. C'est peu digne, égoïste et inefficace. Qu'il reconnaisse son erreur et poursuive comme l'ouvrier le relèvement de toute la classe sociale à laquelle il appartient... »

Le journal « Le Jeune Garde » était parfois émaillé de slogans de propagande en gros caractères : « Jeunes Gardes, ouvriers, employés, syndiquez-vous » — « Employés, comme vos frères ouvriers, sachez vous unir pour la défense de vos intérêts. » — « Ouvriers, dans les syndicats chrétiens les fonds ne sont pas détournés en faveur de la propagande politique. »

La même année 1912 toujours... le 17 avril, M. l'abbé Cardijn fut nommé vicaire à Notre-Dame de Laeken.

On peut affirmer, avec le recul du temps, que c'est au début du second trimestre 1912 que naquit VIRTUELLEMENT la J.O.C. par la rencontre providentielle d'un prêtre et d'un laïc, deux grands enthousiastes, deux âmes apostoliques que semblait animer déjà un esprit, une passion de conquête.

Quand quelques jours plus tard mon frère me présenta au nouveau vicaire, je sentis qu'une collaboration intime et affectueuse s'était établie entre celui qui allait devenir un jour la personnification de la J.O.C. et celui qui en fut le Maître de l'œuvre, entre l'initiateur et le catalyseur. Elle allait durer vingt-deux ans.

Deux détails m'avaient frappé pendant la soirée. D'abord que M. l'abbé Cardijn était visiblement entiché des Trade-Unions et fort aise qu'ils comptassent dans leurs rangs des catholiques pratiquants. Ensuite qu'il prisait le tour nettement classique de l'auteur du « Crime de Sylvestre Bonnard ». Rien ne surpassait alors pour moi le style poétique et le charme un peu romantique du futur et génial chroniqueur de « La Colline Inspirée ».

En quittant M. Cardijn nous lui avions fait promettre de venir exposer ses idées au cercle d'études de notre Jeune Garde.

* * *

La paroisse Notre-Dame de Laeken ne comptait guère de familles opulentes, de grands bourgeois, mais une classe moyenne assez bigarrée, qui remplissait traditionnellement sinon routinièrement ses devoirs religieux. C'était surtout à l'occasion des sermons de charité que les prédicateurs s'efforçaient de l'émouvoir. Les dimanches ordinaires, le thème développé par l'officiant ébranlait peu les esprits et ne remuait guère les consciences. L'auditoire écoutait, avec un respect teinté de somnolence, un prône abstrait, dogmatique et bénin. Le nouvel abbé allait innover. Il était visible que dans son corps maigriot s'agitait une âme de feu. Il avait un je ne sais quoi d'un Savonarole séculier : son débit était âpre, incisif, exalté. Ce qu'il disait n'était pas bien nouveau pour maints de ses auditeurs mais il y mettait un accent, un ton, une stridence, un frémissement contagieux. On évitait de se prononcer catégoriquement. Certains paraissaient déroutés, d'autres effarés. Il faudrait suivre l'action « très démocratique » du jeune vicaire. Ses confrères tentaient de le justifier, sans y mettre beaucoup de conviction.

Et pourtant mises à part la fougue, la brusquerie, la fulmination qui caractérisaient le verbe de l'orateur, il semblait irréprochable. Ses développements, concrets souvent, étaient des commentaires de l'encyclique « Rerum Novarum ».

Rien d'aussi opportun que le précepte : « Aidez-vous les uns les autres ». Ses piquantes variations sur le « Misereor super turbam » étaient dans la meilleure ligne évangélique. Il s'insurgeait contre l'indifférence, l'apathie, l'inconscience, l'hypocrisie de trop de bien-pensants. Avec tous les membres de la Jeune Garde nous applaudissions une si louable témérité.

Nous avons conservé les comptes-rendus des causeries que M. le vicaire Cardijn prononça en 1912, 1913 et 1914 à la Jeune Garde Catholique de Laeken. Il n'est pas sans intérêt de les reproduire in-extenso.

Séance du 1er août 1912. La séance est présidée par le camarade Louis Gryson. M. le vicaire Cardijn est venu nous parler de la question sociale. Il débuta en engageant les jeunes gardes à se dévouer aux œuvres ouvrières. Notre organisation syndicale ne doit pas servir uniquement à combattre le socialisme mais surtout à élever le peuple et à affranchir l'ouvrier. Nos œuvres sociales doivent façonner des conférenciers ouvriers capables de porter la bonne parole dans les milieux ouvriers. L'orateur cite comme modèle l'organisation des Trade Unions.

Le programme social catholique est plus beau que le programme socialiste, il ne faut pas le reléguer à l'arrière plan. Il doit être développé et exposé partout. Il a pour base le respect de l'ouvrier, le respect de la femme de l'ouvrier et le respect de l'enfant de l'ouvrier.

Les socialistes promettent d'améliorer le sort du prolétariat mais ils ne font que profiter de la confiance du peuple et que l'exploiter.

Les catholiques sociaux se dressent devant eux et montrent au peuple de quel côté se trouvent ses véritables amis. C'est là un devoir de charité chrétienne. Notre religion est une religion sociale. Travaillons à améliorer la situation de la classe ouvrière afin de la ramener au christianisme. Le camarade Gryson remercie et félicite M. l'abbé Cardijn qui s'est révélé sociologue éclairé autant que brillant orateur.

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